L’année 2025 est, incontestablement, un triomphe pour le tourisme marocain. Les chiffres sont bons, parfois excellents. Record de visiteurs, hausse des prix moyens, RevPAR en progression. Un secteur qui progresse vite, certes, mais sur des bases à améliorer davantage, car elles demeurent toujours dépendantes d’effets conjoncturels et d’une inflation tarifaire qui pourrait se retourner contre lui. La performance est bien réelle, mais elle est loin d’être aussi solide qu’elle en a l’air.
Selon les statistiques officielles et, dans une large mesure le baromètre d’In Extenso pour le mois de décembre, le Maroc a accueilli près de 20 millions de visiteurs en 2025, soit une hausse de 14 %. Dans l’hôtellerie, les indicateurs suivent tout aussi bien, avec un taux d’occupation national de 61 %, un prix moyen atteignant 1 734 MAD et un RevPAR enregistrant +12 % sur l’année. Décembre 2025, porté par la CAN et les fêtes, a même atteint un prix moyen record de 2 055 MAD.
Bon gré mal gré, cette croissance vient-elle d’une demande structurelle ou d’un effet événementiel et inflationniste ? Les deux à la fois ? N’est-ce pas plutôt la seconde composante qui prend de plus en plus de place ?
Les prix ont fortement augmenté dans toutes les gammes :
-Luxe : +6 % sur l’année
-Milieu de gamme : +6 %
-Économique : +3 %
Et en décembre, la hausse dépasse parfois +20 % selon les destinations, allant dans certaines villes à +37 % pour Rabat, +21 % à Fez et +19 % à Agadir.
Cette hausse est souvent présentée comme une montée en gamme, toutefois avec des nuances dans la réalité, car une partie de cette inflation est liée à la rareté de l’offre disponible lors des grands événements, à une stratégie de yield management agressive et à la volonté de repositionner le Maroc sur le haut de gamme.
Mais elle pose un problème évident,le produit a-t-il progressé aussi vite que les prix ?
Dans de nombreux établissements, la réponse est non. Service irrégulier, formation insuffisante, maintenance inégale. Le différentiel entre prix et expérience client s’élargit.
Marrakech reste la machine à cash du tourisme marocain avec un prix moyen élevé : 3 425 MAD en décembre, alors que l’occupation y recule légèrement sur ce mois : –3 %. Signal faible, mais réel.
L’offre continue d’augmenter, notamment dans le luxe et le lifestyle. La demande suit encore, mais moins vite.
Marrakech reste forte, mais elle commence à ressembler à d’autres destinations saturées où la croissance en valeur masque une tension structurelle.
Pour Casablanca, la métropole affiche +12 % d’occupation en décembre et un RevPAR de +23 %. Bonne performance qui reste toutefois fragile, car la destination demeure dépendante du tourisme d’affaires et des événements ponctuels, d’où son positionnement pas toujours clarifié. capitale business ? destination lifestyle ? hub MICE ?
Résultat : des prix modérés, une concurrence forte et une rentabilité sous pression.
Quant à Rabat, elle enregistre la plus forte hausse du pays avec un RevPAR supérieur à 72 % en décembre et un prix moyen de +37 %. Mais là où sa performance est mise à nu, c’est quand celle-ci est majoritairement tributaire seulement aux événements institutionnels, à la diplomatie et aux congrès.
Autrement dit, de la demande non touristique et peu stable. En effet, quoique la capitale progresse, son modèle reste largement dépendant de la sphère publique.
De son côté, Agadir reste la destination la plus solide avec 79 % d’occupation annuelle et un RevPAR en hausse. Son modèle reste inchangé, cantonné à l’all inclusive, la dépendance aux TO et la clientèle européenne. Comme quoi, la destination performe, mais n’évolue pas assez vite vers une montée en valeur constatable.
In fine, que peut-on déduire ?Les grandes destinations captent la croissance. Les autres territoires restent en retrait avec 42 % d’occupation annuelle seulement et un RevPAR moins nanti de 809 MAD.
Dans beaucoup d’hôtels, la marge nette progresse peu, voire recule. La hausse des prix sert parfois simplement à absorber les coûts.
Si le discours officiel parle de croissance, sur le terrain, beaucoup d’opérateurs parlent de tension. Le manque de personnel qualifié devient critique, surtout dans le luxe. Rotation élevée, formation insuffisante, pression opérationnelle.
Quand le Maroc veut monter en gamme, la montée en compétence ne suit malheureusement pas au même rythme. Résultat ? service inégal, expérience client instable et réputation à consolider.
Et si la CAN a soutenu décembre 2025, d’autres événements feront certainement de même. Or un modèle basé sur les pics événementiels est instable par nature. Entre les événements, la demande retombe. Ce qui porte à dire que le risque est que l’on soit demain devant un marché en dents de scie, difficile à piloter pour les investisseurs.
Oui, 2025 est une grande année. Le Maroc construit-il un modèle durable ou une croissance sous perfusion ?
Le tourisme marocain va bien. Mais il va vite. Peut-être trop vite.
Les chiffres sont bons. Le modèle, lui, reste fragile. La vraie réussite ne sera pas d’avoir battu des records en 2025. Ce sera d’éviter qu’ils ne soient suivis d’un essoufflement en 2027-2030.



