Ouarzazate serait-elle victime d’un décrochage touristique organisé

Le narratif autour de la destination Ouarzazate ne manque ni d’images ni de symboles. Et encore… Porte du désert, capitale du cinéma, carrefour historique des routes caravanières. Tout y est. Sauf l’essentiel: une mécanique publique cohérente qui se grince pas. Assez de ces discours promotionnels qui restent creux, la réalité est plus rugueuse et s’éternise, une destination qui stagne, voire recule en compétitivité, pendant que d’autres territoires marocains chanceux et bénis captent flux, investissements et visibilité. Deux poids deux mesures deux vitesses, sans cap ni redevabilité.

Comment ?

Contrairement à d’autres pôles, Ouarzazate ne dispose pas d’une « destination management organization » réellement opérationnelle, capable d’arbitrer, d’aligner les acteurs et de mesurer l’impact des décisions. L’autre point de friction demeure, sans doute, la promotion. Les campagnes institutionnelles privilégient les hubs déjà performants au détriment de destinations dites secondaires mais à fort potentiel expérientiel.

On a l’impression que Ouarzazate apparaît plutôt comme une extension de Marrakech, jamais comme une destination autonome. Dans les catalogues de tour-opérateurs, elle est réduite à une nuit d’étape dans un circuit désert. Cette hiérarchisation implicite se traduit automatiquement dans les budgets marketing alloués par l’ONMT, la présence dans les salons internationaux et les partenariats aériens. À l’arrivée, la destination reste sous-exposée sur les marchés à haute valeur du long-courrier, des niches culturelles et du tourisme cinématographique, alors même qu’elle dispose d’atouts uniques pour ne pas dire propres à elle.

Bien sûr, l’État et les collectivités ont tenté de compenser ce déficit par des accords avec des compagnies low-cost, subventionnant des lignes vers Ouarzazate. Dans la forme, la logique de bonne volonté est simple de créer du flux. Dans la réalité terre-à-terre, les effets sont ambivalents.

D’abord, ces lignes sont souvent saisonnières et instables, dépendantes d’équilibres financiers fragiles, sinon déroutées sur Errachidia. Ensuite, elles attirent majoritairement une clientèle à faible panier moyen, peu consommatrice de services locaux structurés. Enfin, et surtout, elles créent un sentiment d’injustice chez les professionnels, vu que des fonds publics sont mobilisés pour remplir des avions… sans garantie de retombées durables pour l’écosystème local.

Plus problématique encore, ces dispositifs ne s’accompagnent pas d’un travail sur l’offre relative à la montée en gamme, la diversification des expériences, la structuration adaptée des circuits. Résultat : un afflux ponctuel de visiteurs, sans plus.

D’autre part, l’hébergement informel a fini par assassiner les structures d’hébergement classées tout ben échappant aux radars des statistiques. C’est le point aveugle le plus critique. Une part significative de l’hébergement à Ouarzazate échappe aux radars officiels, comme les maisons d’hôtes non déclarées, les locations informelles, les plateformes non régulées… C’est sûr que ce phénomène fausse lourdement les statistiques de fréquentation et de nuitées de l’Observatoire du Tourisme, donnant l’illusion d’une demande faible.

Dans les faits, la demande existe bel et bien, mais elle se détourne des établissements classés, pénalisés par des coûts fixes élevés, une fiscalité formelle et des normes strictes. Les professionnels estiment que la part réelle des nuitées captées par le secteur informel pourrait dépasser 40 à 60 % selon les périodes, un niveau qui assèche mécaniquement la rentabilité des hôtels déclarés.

Conséquence : sous-investissement, vieillissement du parc hôtelier, difficultés à maintenir des standards de qualité. Et un cercle vicieux où la destination perd en attractivité faute d’offres compétitives visibles.

Ouarzazate dispose pourtant d’un capital touristique rare. Studios de cinéma internationaux, kasbahs classées, accès direct au désert, potentiel astronomique, patrimoine immatériel. Malheureusement, cette richesse reste peu scénarisée.

Peu d’expériences packagées autour du cinéma (visites immersives, événements, festivals structurants), faible valorisation du ciel nocturne (astrotourisme), circuits culturels peu lisibles, absence de signature événementielle forte à l’échelle internationale. Là encore, le problème n’est pas l’actif, mais son exploitation.

Face à ces déséquilibres, les opérateurs locaux tentent de compenser. Certains hôtels investissent dans la rénovation malgré des marges comprimées. Des agences développent des produits sur mesure portant sur le trekking, le désert haut de gamme et les expériences culturelles, ciblant des clientèles plus solvables. Mieux, des collectifs informels se structurent pour mutualiser la promotion digitale. On observe aussi une montée en puissance de stratégies directes de vente sans intermédiaires, storytelling sur les réseaux sociaux, partenariats avec des niches (photographes, cinéphiles, astronomes). Mais ces initiatives restent dispersées, si ce n’est chacun pour soi…

Ouarzazate n’est pas une destination difficile. Elle est une destination mal gouvernée, mal positionnée et mal mesurée. Tant que ces trois points morts persisteront, les injections ponctuelles de promotion ou de connectivité resteront cosmétiques.

Le paradoxe est là. Tout le monde connaît le potentiel d’Ouarzazate, mais personne n’en assume réellement la responsabilité. Et dans le tourisme, l’absence de pilote finit toujours par coûter plus cher que l’absence de budget.

Certains chiffres officiels pourraient donner l’illusion d’un redémarrage : +6 % de nuitées en août 2024 et +34 % d’arrivées aériennes en 2025 comparativement à 2019.

Mais ces données doivent être lues avec rigueur. Pourquoi ?

Parce qu’elles interviennent après une quasi-disparition du marché. En 2020, un taux énorme réducteur de -81 % de nuitées a été constaté, contre une récupération limitée à 34% en 2022 du niveau de 2019, comparativement aux 73 % au niveau national

Traduction : Même en progression, Ouarzazate reste très en dessous de son propre niveau d’avant-crise, alors que le Maroc l’a largement dépassé.

Ce n’est pas une reprise. C’est un rattrapage incomplet.

Le tournant le plus annonciateur n’est pas statistique mais budgétaire.: Plus de 1 milliard de dirhams mobilisés pour relancer la destination,  700 MDH pour réactiver des hôtels fermés. Environ 2.200 lits remis sur le marché d’ici 2026.

En parallèle, 820 MDH supplémentaires injectés dans un plan d’accélération touristique et une mise à niveau de 75 établissements et création de nouveaux lits. Or, on ne mobilise pas plus d’un milliard de dirhams pour une destination en croissance. On le fait pour une destination en dysfonctionnement profond.

Et surtout, une partie significative du parc hôtelier était fermée ou hors marché. Ce seul fait suffit à expliquer les faibles capacités réelles, de même que la dégradation de l’offre et la perte de compétitivité.

Le paradoxe de la connectivité vers Ouarzazate pose un grand problème à lui seul. Les autorités mettent en avant +33 % de sièges aériens par rapport à 2019, alors que cette amélioration ne produit pas de transformation rentable. Pourquoi ? Parce que la connectivité n’est pas un moteur autonome. Elle amplifie une dynamique déjà existante à Ouarzazate, elle ne la crée pas. Résultat observable : hausse ponctuelle des arrivées,  absence d’effet sur la durée de séjour et stagnation de la valeur générée…

Donc, Ouarzazate capte du flux… mais ne le transforme pas. Les acteurs institutionnels eux-mêmes admettent une érosion de l’attractivité, des flux stagnants” et des infrastructures essoufflées. Ce constat invalide l’idée d’un simple déficit de promotion.

Même les rapports récents le suggèrent implicitement. Certaines destinations dont justement Ouarzazate restent à la traîne malgré la croissance globale. Au demeurant, les chiffres officiels reflètent-ils toute la réalité ?

Les signaux indirects indiquent que non, en regard d’un parc hôtelier partiellement fermé ou en restructuration, une montée incontrôlée des formes d’hébergement non classées et une sous-utilisation des capacités existantes.

Ce qui revient à dire que les statistiques sur Ouarzazate captent mal la demande réelle et encore moins la valeur générée localement.

Atlas Studios is a film studio located near Ouarzazate, Morocco. Measured by acreage, it is the world’s largest film studio (but most of the property consists of desert and mountains). The company was founded in 1983.

Ce qui implique que les données récentes ne confirment pas une relance. Elles révèlent autre chose : une destination maintenue artificiellement à flot par l’investissement public. Car une destination réellement compétitive  n’a pas besoin de rouvrir massivement ses hôtels fermés,  ne dépend pas de plans de relance successifs mais transforme la croissance nationale en croissance locale. Ouarzazate, aujourd’hui, subit exactement l’inverse.

D’accord, elle reçoit  des financements, quelques lignes aériennes épisodiques et des plans institutionnels de développement mais qu’elle ne parvient pas à transformer. Pourquoi ?

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