Il faut dire que le partenariat récent entre l’ONMT et Canal+ tombe à point nommé. Ou plutôt tombe au moment où le Maroc a besoin de faire oublier que, malgré vingt ans d’investissements dans le golf, peine encore à marketter ses parcours en véritable industrie touristique.
Communiqué triomphal annonçant la diffusion de Izi Driver Maroc sur Canal Golf + mis à part, pourquoi faut-il encore aujourd’hui une émission de télévision française pour rappeler au monde que le Maroc possède des golfs ?
Notre pays compte plus de 40 parcours, des investissements lourds engagés depuis les années 2000, des stations touristiques entières réalisées autour du golf, de Marrakech à Saïdia, en passant par Agadir, Fez ou El Jadida. Pourtant, dans l’imaginaire des golfeurs européens, le réflexe reste presque toujours le même : Espagne, Portugal, parfois la Turquie. Le Maroc arrive après. Quand il arrive.
Cette faiblesse de notoriété n’est pas un hasard. Pendant des années, la politique touristique marocaine a accumulé les parcours sans plus. Des greens, oui. Une destination golfique pratiquement identifiable, non.
Notre pays a longtemps cru qu’il suffisait de bâtir des golfs pour faire venir les golfeurs. Erreur ! Comme si l’offre créait automatiquement la demande. Résultat : des dizaines de parcours certainement remarquables, cependant dispersés, peu reliés entre eux, rarement intégrés dans une stratégie lisible et parfois même concurrents les uns des autres.
À Marrakech, certains complexes ont fini par trouver leur clientèle grâce à la puissance de l’hôtellerie et de l’immobilier de luxe et à la multiplication des vols internationaux. Mais ailleurs, plusieurs projets ont longtemps vécu en vase clos, construits comme des façades immobilières davantage que comme de véritables destinations touristiques.
C’est le grand non-dit du modèle marocain… nombre de golfs ont d’abord servi à valoriser du foncier et à vendre des résidences, avant de devenir des produits touristiques à part entière. Dans certaines stations, le golf a surtout été un argument commercial pour faire grimper le prix du mètre carré. Une fois les villas vendues, la fréquentation réelle des parcours est parfois restée bien en deçà des engagements initiaux.
L’émission Izi Driver Maroc, composée de huit épisodes tournés à Marrakech, Rabat, Casablanca, El Jadida, Agadir, Taghazout, Fez, Tanger et Saïdia, vise précisément à combler ce vide.
Le concept est habile de ne pas montrer uniquement des parcours, mais raconter un mode de vie. Du golf le matin, une médina l’après-midi, une table gastronomique le soir. Un Maroc élégant, accessible, lumineux, où l’on peut passer en quelques heures d’un fairway à l’océan, puis à une terrasse sur un riad.
Dans la forme, l’idée est brillante. Dans les faits, elle pose une autre question : notre pays est-il réellement prêt à accueillir la clientèle qu’il cherche à séduire ?
Car le Maroc touristique souffre d’une contradiction de plus en plus insistante. D’un côté, il veut s’affirmer sur le haut de gamme international. De l’autre, il continue à fonctionner avec une infrastructure souvent sous pression dès que la fréquentation augmente.
Le cas de Marrakech est édifiant à ce niveau. La destination concentre déjà une grande partie de l’offre golfique marocaine. Elle accueille les plus grands resorts, les parcours les plus connus, les hôtels les plus prestigieux. Toutefois, il faut avouer qu’elle est aussi la première à montrer les limites du modèle.
À chaque grand événement, salon professionnel, festival, vacances scolaires européennes ou congrès, les prix des hôtels s’envolent. Une chambre qui coûte habituellement 2500 DH peut dépasser 6000 ou 7000 DH en quelques jours. Pour les établissements les plus recherchés, la hausse est parfois encore plus forte.
Le phénomène devrait s’aggraver avec la tenue de nouveaux événements internationaux ou continentaux comme le Gitex, par exemple. Après avoir voulu attirer plus de visiteurs, le Maroc risque désormais de se heurter à une question beaucoup plus terre à terre : où les loger ?
Le problème ne se situe pas nécessairement seulement à la capacité, mais la capacité au bon prix. Lorsque l’offre haut de gamme devient insuffisante, les prix flambent, les réservations se déplacent vers des établissements moins adaptés et l’expérience globale se dégrade. Une destination peut très vite perdre en attractivité lorsqu’elle donne le sentiment d’être devenue inaccessible ou opportuniste.
Le partenariat avec Canal+ intervient donc dans un contexte paradoxal : le Maroc investit dans une image de destination premium au moment même où plusieurs professionnels alertent discrètement sur la saturation du modèle dans certaines villes.
L’ONMT préfère évidemment parler de « montée en gamme » et de « valorisation des territoires ». Or, derrière ces formules, les opérateurs du secteur décrivent une autre réalité, celle de la pénurie de personnel qualifié, les difficultés de recrutement dans l’hôtellerie, l’inflation des coûts, les complications sur les dessertes aériennes et la concurrence accrue entre destinations marocaines elles-mêmes.
À Saïdia ou Fez, le problème est justement le manque de connexions aériennes régulières. À Taghazout, le succès rapide du littoral a entraîné une hausse brutale des prix immobiliers et une pression croissante sur les infrastructures locales. À Tanger, le golf reste encore marginal face à d’autres priorités touristiques.
Autrement dit, le Maroc vend aujourd’hui une promesse de fluidité que son écosystème ne garantit pas toujours.
Le choix de confier l’émission à Thomas Séraphine est, tout de même, judicieux. L’humour, le ton léger, le road trip… tout est orchestré de manière à éviter les sujets qui fâchent. On verra des paysages, des golfs impeccables, des sourires et des couchers de soleil. On verra beaucoup moins les embouteillages de Marrakech, la difficulté de trouver une chambre en haute saison, la hausse des prix ou les écarts parfois vertigineux entre les standards affichés et la réalité du service.
Ce n’est pas un reproche adressé à l’émission, ce n’est pas son rôle. Mais c’est précisément pour cela qu’elle mérite d’être regardée avec distance.
Car Izi Driver Maroc ne raconte pas le Maroc tel qu’il est. Elle raconte le Maroc tel que notre pays voudrait être vu.
Et c’est là toute la fragilité de l’opération. Si les touristes golfeurs attirés par cette carte postale trouvent sur place une expérience à la hauteur, alors le pari sera réussi. Mais si l’écart devient trop grand entre l’image vendue et la réalité vécue, la campagne pourrait finir par produire l’effet inverse, non pas renforcer la réputation du Maroc, mais rappeler que, dans le tourisme comme ailleurs, le marketing ne remplace jamais impérativement les infrastructures.





