Avec la nomination, le 29 septembre, de Fatima-Zahra El Mansouri à la tête du gouvernement, le Maroc ouvre une page politique inédite. Pour le tourisme, son arrivée semble très bien appréciée par les professionnels, particulièrement ceux de Marrakech. Et pour cause, née à Marrakech, maire de la ville et ancienne ministre de l’Aménagement du territoire, elle connaît de l’intérieur l’une des principales locomotives de la destination. Une proximité avec le secteur obligeante, pour passer des objectifs affichés pendant la campagne électorale aux mécanismes capables de produire effectivement de la valeur touristique.
Son expérience n’est autrement pas celle d’une responsable découvrant le tourisme à travers un portefeuille ministériel, elle connaît fort bien une ville dont l’économie, l’emploi, le foncier, l’urbanisme, les infrastructures et l’attractivité sont étroitement imbriqués avec l’activité touristique.
Pendant la campagne, le PAM a porté un objectif particulièrement ambitieux : 32 millions de touristes en 2031, soit six millions de plus que l’objectif officiel de 26 millions fixé à l’horizon 2030. Le parti a également annoncé 360.000 emplois liés à la Coupe du monde 2030 et aux activités qui l’accompagneront, dans le cadre d’un objectif global d’un million d’emplois nets sur la législature 2027-2031.
Le chiffre des 32 millions est politiquement légitime, or Il est beaucoup plus exigeant économiquement. Le Maroc a déjà accueilli près de 20 millions de touristes en 2025, pour 138 milliards de dirhams de recettes en devises. Le secteur a également créé environ 90.000 emplois cette année-là, portant le nombre de professionnels à près de 900.000.
Passer de près de 20 à 32 millions de visiteurs en six ans suppose donc non seulement de poursuivre la croissance des arrivées, mais surtout d’éviter que la capacité d’accueil, les infrastructures, les ressources humaines et les services ne deviennent les nouveaux goulots d’étranglement.
Et c’est ici que le programme du PAM révèle une première limite. Le tourisme est beaucoup plus présent dans les objectifs de campagne que dans la somme détaillée des vingt engagements formels du programme électoral. Celui-ci chiffre très précisément le financement global 350 milliards de dirhams supplémentaires sur cinq ans, l’emploi, la fiscalité, la formation et les infrastructures sociales, mais ne construit pas un véritable contrat touristique détaillant, par exemple, combien de chambres nouvelles doivent être créées, où, avec quels investisseurs, quelles infrastructures d’animation, quelles mesures fiscales ou quel dispositif de gouvernance.
Là commencera le vrai chemin à baliser dans les faits….
Le prochain gouvernement héritera d’un secteur en forme. Le problème change seulement de nature.
Le PAM fait du Mondial 2030 un pôle majeur de son équation économique. Le programme prévoit que 360.000 des emplois annoncés soient liés à la Coupe du monde et aux activités qui l’accompagnent.
Le pari est compréhensible. Les investissements engagés dans les infrastructures aéroportuaires, ferroviaires, routières, sportives, hôtelières et numériques peuvent effectivement modifier durablement l’accessibilité du pays. Les préparatifs officiels comprennent notamment la modernisation des aéroports des villes hôtes, les infrastructures routières, les réseaux urbains, l’offre hôtelière et commerciale et la formation des jeunes. Soit !
Mais quelle économie touristique le Maroc veut-il conserver après le Mondial ?
Pour les opérateurs, l’attente ne porte probablement pas sur un nouveau slogan. Elle concerne plutôt les conditions de production.
Le premier chantier est celui de l’investissement. Le PLF 2026 consacrait près de 2 milliards de dirhams au département du Tourisme, notamment au financement des actions de l’ONMT et de la SMIT. Mais atteindre les objectifs annoncés exigera de mobiliser bien davantage que les crédits directement affectés au ministère : foncier, financement bancaire, infrastructures, transport aérien, collectivités territoriales, formation, fiscalité et simplification administrative sont tous concernés.
Le deuxième chantier est celui des ressources humaines. Le PAM prévoit de porter la formation professionnelle et l’apprentissage à 150.000-200.000 bénéficiaires annuels, en ciblant notamment le tourisme, et annonce 500.000 opérations de qualification ou de reconversion.
Le troisième chantier est celui de la réglementation. Le tourisme dépend de décisions qui ne relèvent pas du seul ministère du Tourisme. En effet, cela intègre foncier, urbanisme, transport, fiscalité, sécurité, licences, collectivités locales, environnement ou encore gestion de l’eau. La future cheffe du gouvernement dispose justement d’un avantage institutionnel considérable, car elle peut théoriquement arbitrer entre ces administrations au lieu de laisser le tourisme traiter séparément des problèmes qui sont, en réalité, interministériels. Le ferait-elle ?
Le PAM chiffre à 350 milliards de dirhams le coût supplémentaire de son programme sur cinq ans, financé selon le parti principalement par 300 milliards de recettes supplémentaires liées à la croissance, 40 milliards provenant des collectivités territoriales et 10 milliards issus de redéploiements et de gains d’efficacité budgétaire. Il table parallèlement sur une croissance moyenne de 5 %, un déficit plafonné à 3 % du PIB et une dette publique ramenée à 62 % du PIB en 2031.
Pour le tourisme, le point prioritaire n’est pas seulement de savoir si 32 millions de visiteurs sont mathématiquement atteignables, i s’agit plutôt de savoir combien coûtera leur accueil, quelle part de la valeur reviendra effectivement à l’économie nationale et quelle rentabilité collective sera produite par les infrastructures nécessaires.
Les professionnels peuvent attendre davantage si la nouvelle composition gouvernementale transforme le tourisme en véritable politique interministérielle.
Cela signifierait, très concrètement, une stratégie de capacité d’accueil articulée aux marchés aériens, un financement plus fluide des projets, une politique de formation directement reliée aux besoins des entreprises, une accélération des autorisations, une meilleure exploitation des destinations secondaires, le développement du tourisme de nature, culturel, balnéaire et MICE, la formalisation progressive des hébergements locatifs et, surtout, des indicateurs permettant de calculer, en plus des arrivées, la dépense aussi, la durée de séjour, l’emploi, la valeur ajoutée et les retombées territoriales.
Le tourisme pourrait également devenir un terrain d’application particulièrement intéressant du programme du PAM sur l’emploi. Le parti affirme vouloir mesurer la qualité des emplois et non leur seul nombre, avec couverture sociale, respect des horaires et conditions de travail.
Fatima-Zahra El Mansouri dispose, certes, d’un avantage de poids une fois arrivée à la Primature avec une connaissance du territoire, une expérience municipale, une expérience gouvernementale et une connaissance directe du fonctionnement d’une destination touristique internationale.
Alors, quel ministre du Tourisme ? Quels moyens ? Quelle feuille de route après 2026 ? Quelle articulation avec l’ONMT, la SMIT, les régions et les professionnels ? Quels objectifs pour 2027 ? Et surtout quels indicateurs pour vérifier, année après année, que les promesses produisent réellement de la valeur ? Mme la cheffe du Gouvernement saura-t-elle capitaliser cette formidable machine à arrivées en une véritable machine à valeur, à emplois qualifiés et à développement territorial ? Mieux saura t-elle abolir ce développement touristique territorial à deux vitesses décrié par Sa Majesté?





