Fez, 1270 ans d’histoire à revivre sans modération

S’il est des villes historiques qui se racontent par leurs monuments, et d’autres qui se comprennent par leurs silences, leurs sons, leurs odeurs et leurs strates invisibles. Fez en fait largement partie… Une destination archive vivante de 1 270 années d’histoire marocaine, islamique, africaine et méditerranéenne. Une ville-monde, dense, complexe, parfois déroutante, mais d’une cohérence rare.

Fez est souvent décrite comme une ville qui ne se visite pas seulement avec les yeux. L’affirmation peut sembler poétique, elle est pourtant d’une précision presque scientifique. Dans la médina, le visiteur est guidé par le martèlement des dinandiers, le frottement du cuir dans les tanneries, l’appel lointain du muezzin, l’odeur du bois de cèdre, du cuir travaillé, des épices ou de la chaux humide.

Cette multisensorialité est le produit d’un urbanisme de proximité, de spécialisation des métiers et de circulation piétonne. La médina de Fez est, à ce titre, la plus vaste agglomération piétonne du monde interdite aux véhicules motorisés. Une ville où même un aveugle ou un sourd peut s’orienter, tant l’espace parle par d’autres canaux que la vue.

Souvent qualifiée de ville aux mille mosquées, Fez fut surtout une ville de savoir structuré. La mosquée n’y était pas seulement un lieu de culte, mais aussi d’enseignement, de justice et de régulation sociale. Autour d’elles s’organisaient les quartiers, les fondouks, les marchés spécialisés.

La médina compte près de 9 000 ruelles, plus de 50 kilomètres de remparts et onze portes monumentales qui pouvaient, fait rare, fermer entièrement la ville. Cette capacité de fermeture n’était pas qu’une précaution défensive : elle traduisait une conception de la cité comme entité autonome, régulée de l’intérieur, avec ses lois, ses rythmes et ses équilibres.

Bien avant les concepts modernes de zonage urbain, Fez avait mis en place des marchés spécialisés à grande échelle : huit grands pôles commerciaux structurés par métiers et fonctions, que l’on pourrait comparer, avec prudence, à des malls médiévaux à ciel ouvert. Chaque activité avait son espace, ses règles sanitaires, ses horaires, ses corporations.

Cette rationalisation explique d’ailleurs la longévité économique de la ville et sa capacité à absorber, pendant des siècles, des vagues de populations venues d’Andalousie, d’Ifriqiya ou du Sahara.

Fez fut l’une des premières villes au monde à institutionnaliser le soin des maladies mentales et psychiques. Le maristan de Sidi Frej, fondé au XIIIᵉ siècle, traitait les patients par des médicaments, mais aussi par la musique et l’environnement sonore, anticipant des approches thérapeutiques que l’Occident ne redécouvrira que bien plus tard.

Dans le domaine de l’éducation, la ville développa très tôt des structures d’enseignement élémentaire, les msids, ancêtres des écoles primaires et des jardins d’enfants, intégrées au tissu social des quartiers.

À une époque où la majorité des villes africaines et européennes ne disposaient que de spectacles itinérants, Fez comptait jusqu’à trente salles de cinéma et de théâtre au XXᵉ siècle, signe d’une modernité culturelle souvent oubliée.

La ville abrite surtout l’université d’Al Quaraouiyine, la plus ancienne université du monde encore en activité, couvrant dès le Moyen Âge des disciplines allant de la théologie aux mathématiques, de la médecine à l’astronomie. Sous le règne de Hassan Ier, Fez fut également la première ville du Maroc et d’Afrique à se doter d’une véritable faculté de médecine moderne.

La liste des penseurs liés à Fez donne le vertige. Ibn Khaldoun y rédigea une partie essentielle du Kitab al-‘Ibar. Ibn Bajja (Avempace) y écrivit Tadbir al-Mutawahhid. Ibn Arabi y séjourna et y enseigna. Ibn Rochd (Averroès) y produisit certaines de ses œuvres majeures.

La ville joua aussi un rôle important dans la transmission du savoir vers l’Europe. Gerbert d’Aurillac, futur pape Sylvestre II, y étudia et contribua à introduire en Europe les chiffres arabes et le zéro. À Al Quaraouiyine, Maïmonide, philosophe et médecin juif andalou, se forma avant de devenir le médecin de Saladin.

Lorsque certaines villes européennes médiévales suffoquaient dans l’insalubrité, Fez disposait de plus de 400 fontaines et séguias, de près de 70 kilomètres de canalisations et de centaines de hammams publics et privés. L’Oued Jawahir actionnait jour et nuit des centaines de moulins à grain, assurant l’autonomie alimentaire de la cité.

Des ouvrages d’art singuliers, tel le pont construit avec des coquilles d’œufs, connu sous le nom de Qantrat Ben Tato, témoignent d’une ingénierie experte et d’une culture du geste technique durable.

Fez a aussi payé le prix de sa centralité intellectuelle. Plus de 4 000 manuscrits furent subtilisés par un consul français à l’époque du sultan saadien Zidan, constituant une partie de l’actuelle bibliothèque de l’Escurial. Plus tragique encore, le naufrage d’un navire transportant près de 400 savants sous les Mérinides n’entama pourtant pas la vitalité intellectuelle de la ville, preuve d’un écosystème du savoir suffisamment dense pour survivre aux pertes les plus lourdes.

Fez ne se livre jamais totalement. Elle ne remet ses clés qu’à ceux qui acceptent de la parcourir sans la réduire à une carte postale. Elle demeure une ville-mystère, à la fois savante et populaire, spirituelle et terrienne.

On pourrait dire, sans excès, que Fez est une femme d’une grande beauté que le temps a marquée sans l’éteindre, et qui continue, avec pudeur, à séduire ceux qui prennent le temps de l’écouter.

À 1 270 ans, Fez n’est ni un vestige ni un musée. Elle est une mémoire active, parfois exigeante, toujours féconde. Une leçon d’histoire à ciel ouvert, mais surtout, une leçon d’humanité.

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