Le chiffre est désormais omniprésent dans les discours officiels et officieux qui affirment que le Maroc dispose de plus de 300.000 lits touristiques classés avec la perspective d’en ajouter 60.000 supplémentaires d’ici 2030. Tout compte fait, le process semble cohérent avec l’ambition affichée d’accueillir 26 millions de touristes à l’horizon de la Coupe du monde 2030. Soit!
Concrètement, combien de lits sont réellement opérationnels aujourd’hui ?
Selon les chiffres communiqués par le ministère du Tourisme, le Maroc a ajouté environ 45.000 lits au cours des quatre dernières années, portant la capacité nationale à un peu plus de 300.000 lits classés en 2026. L’objectif annoncé est d’atteindre environ 360.000 lits. Le rythme moyen observé entre 2022 et 2026 représente donc environ 11.250 lits supplémentaires par an.
À ce rythme, une capacité comprise entre 315.000 et 320.000 lits à l’été 2026 semble plausible, même si aucune publication officielle détaillée n’a encore confirmé ce niveau avec précision région par région.
Le problème n’est pas le nombre de lits créés. Le problème est que personne ne connaît publiquement le nombre de lits effectivement disponibles à la vente. Les statistiques officielles comptabilisent les capacités classées. Elles ne distinguent généralement pas les établissements ouverts, les établissements fermés temporairement, les hôtels en rénovation lourde, les hôtels sous procédure judiciaire, les unités en changement d’exploitant, les établissements qui ne commercialisent qu’une partie de leur capacité et ainsi de suite…
Or cette différence est essentielle. Par exemple, un hôtel de 300 chambres fermé pendant douze mois pour rénovation continue souvent de figurer dans le stock global de capacités touristiques du pays. Pour un investisseur ou un tour-opérateur, ce lit n’existe pourtant plus pendant toute la durée des travaux.
Prenons un exemple simple. Un hôtel balnéaire moyen dispose fréquemment de 200 à 300 chambres. Avec une moyenne de deux lits par chambre, cela représente entre 400 et 600 lits.
Si vingt établissements de cette taille sont simultanément fermés pour rénovation, restructuration ou difficultés financières, cela représente déjà entre 8.000 et 12.000 lits indisponibles. Donc, à l’échelle d’un parc national dépassant 300.000 lits, cela correspond à une perte de capacité comprise entre 2,5 % et 4 %.
Aucune source officielle ne confirme aujourd’hui qu’entre 10.000 et 15.000 lits seraient indisponibles au Maroc. Tout de même, cette hypothèse demeure raisonnable pour plusieurs raisons.
Premièrement, plusieurs établissements historiques de Marrakech, Casablanca, Tanger, Rabat, Agadir et Fez ont engagé ou achevé récemment des rénovations importantes afin de se repositionner avant les échéances internationales de 2030.
Deuxièmement, l’arrivée de nouvelles enseignes internationales entraîne fréquemment des fermetures temporaires lors des changements de marque et des mises aux standards.
Troisièmement, certains établissements sortent périodiquement du marché en raison de difficultés d’exploitation, de contentieux ou de restructurations financières.
Dans la plupart des destinations touristiques internationales, il est courant que 3 % à 5 % du parc soit temporairement indisponible pour ces raisons. Appliqué à une capacité de 315.000 à 320.000 lits, cela représente précisément une fourchette comprise entre 9.500 et 16.000 lits.
L’hypothèse de 10.000 à 15.000 lits non opérationnels n’est donc pas fantaisiste. Elle reste cependant une estimation et non un chiffre démontré.
Bon gré mal gré, cette absence de visibilité statistique crée une difficulté réelle pour le marché. Lorsqu’un investisseur étudie la création d’un hôtel à Agadir, Taghazout, Marrakech ou Tanger, il connaît généralement le nombre total de lits classés. Mais il ignore souvent combien de lits sont réellement commercialisés, combien sont en rénovation, combien sont fermés, combien doivent rouvrir dans les douze prochains mois, etc.
Le contraste est frappant. Le Maroc dispose aujourd’hui d’indicateurs relativement précis sur les arrivées touristiques, les recettes de voyage, le trafic aérien ou les performances aéroportuaires. Notre pays prévoit même de porter sa capacité aéroportuaire de 38 à 80 millions de passagers d’ici 2030. En revanche, les données relatives à l’état réel du parc hôtelier demeurent fragmentées.
Les professionnels disposent souvent d’informations régionales ou sectorielles, mais il n’existe pas de tableau de bord national public permettant de connaître le nombre de lits ouverts ou fermés, les capacités en rénovation, les ouvertures prévues avec précision, les fermetures définitives, les capacités réellement commercialisées… A la longue, cette lacune statistique devient de plus en plus difficile à justifier.
Les 60.000 lits annoncés d’ici 2030 constituent certainement un objectif ambitieux atteignable. Mais ne faudrait-il pas en même temps connaître avec précision la capacité réellement disponible du parc existant?
Un lit fermé n’accueille aucun visiteur. Une chambre en rénovation ne génère aucune recette. Un établissement non exploité ne contribue ni à l’emploi ni aux recettes fiscales.
Dans un contexte où les investissements se chiffrent en milliards de dirhams, la qualité de l’information devient aussi importante que la quantité d’infrastructures.
Ce que notre pays devrait publier, à l’approche de 2030, c’est un tableau de bord trimestriel national pouvant utilement distinguer entre capacité homologuée, capacité opérationnelle, capacité temporairement fermée, capacités en rénovation, ouvertures et fermetures par région et évolution du parc par catégorie. Pourquoi pas ?
Une telle publication ne permettrait elle pas aux investisseurs, aux banques, aux compagnies aériennes, aux tour-opérateurs et aux collectivités territoriales de disposer enfin d’une photographie fidèle de l’offre réelle?
Car en-deçà des 300.000 lits régulièrement mis en avant, combien de ces lits sont réellement prêts à accueillir des visiteurs aujourd’hui ?
À ce jour, aucune statistique publique ne permet d’y répondre avec certitude.





