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Lettre ouverte à Jalal Charaf, nouveau ministre du Tourisme

Monsieur le Ministre, vous demandez de l’audace aux entrepreneurs marocains. Et si nous en demandions autant à l’État ?

Monsieur le Ministre,

Dans votre passage sur le podcast Next Wave, vous avez évoqué le manque d’audace des entrepreneurs marocains.

Prenons-vous au mot.

Je suis moi-même entrepreneur dans le tourisme, un secteur où l’on investit sur vingt ans, où l’on recrute des centaines de personnes, où l’on affronte la concurrence internationale et où l’on prend des risques considérables.

L’audace entrepreneuriale est indispensable. Mais elle ne suffit pas si les règles du jeu empêchent les ambitions de se concrétiser.

Alors, plutôt qu’une énième stratégie, de nouvelles subventions ou vingt mesures cosmétiques, permettez-moi de vous soumettre quatre réformes radicales, dont certaines nécessiteraient de faire voter de nouvelles lois au Parlement.

1. Révolutionner la rémunération des salariés du tourisme

Le tourisme est une industrie exigeante : horaires décalés, week-ends sacrifiés, saisonnalité, disponibilité permanente.

Comment attirer durablement les talents sans transformer leur rémunération ?

Instaurons un prélèvement obligatoire de 5 % sur les factures des hôtels, intégralement destiné aux salariés.

Ces sommes seraient versées automatiquement dans un compte séquestre indépendant de la trésorerie de l’hôtel, puis redistribuées aux collaborateurs sous forme de compléments de rémunération et de primes, suivant des règles transparentes.

Pas un dirham pour l’État. Pas un dirham pour les actionnaires. Tout pour les équipes, en complément des salaires contractuels.

Aux Maldives, le principe existe déjà, avec un prélèvement d’au moins 10 % et une redistribution légalement encadrée.

Imaginez une industrie où chaque salarié bénéficie directement de la réussite commerciale de son établissement. Où un hôtel bien rempli enrichit aussi ceux qui le font fonctionner.

Voilà une véritable révolution sociale qui pourrait changer l’attractivité de dizaines de milliers d’emplois.

2. Renverser complètement le principe des autorisations administratives

Pourquoi un entrepreneur doit-il encore demander la permission d’entreprendre à une succession d’administrations ?

Remplaçons le principe de l’autorisation préalable par celui de la liberté d’entreprendre sous contrôle a posteriori, partout où la sécurité et l’environnement le permettent.

Vous voulez ouvrir un hôtel ? Déclarer votre conformité et ouvrir.

Vous voulez créer un hébergement insolite dans un arbre, un lodge isolé, une bulle au milieu du désert ou un hôtel flottant ? Pourquoi faudrait-il systématiquement respecter des normes conçues pour des immeubles urbains conventionnels ?

Créons un droit à l’expérimentation architecturale et touristique, avec un régime d’urbanisme dérogatoire pour les projets atypiques à faible empreinte écologique.

Les normes de sécurité, d’hygiène et de protection des milieux naturels demeurent évidemment obligatoires. Mais l’administration ne devrait plus pouvoir bloquer un concept simplement parce qu’aucune case réglementaire ne lui correspond.

Tout ce qui n’est pas expressément interdit devrait être permis.

L’administration contrôle, sanctionne les abus, protège les citoyens. Elle ne devrait pas décider à la place des entrepreneurs de ce qui mérite ou non d’exister.

3. Créer des zones de liberté touristique

Pourquoi ne pas assumer pleinement que certaines destinations ont vocation à accueillir une vie nocturne, culturelle et festive internationale ?

Créons dans nos grandes destinations des zones touristiques spéciales, bénéficiant d’un régime juridique propre.

Dans ces quartiers, les licences de restauration avec alcool, les autorisations d’événements, les spectacles, les festivals et les activités nocturnes seraient accordées de droit, sous réserve de conditions objectives de sécurité et de tranquillité publique.

Des établissements pourraient fonctionner toute la nuit. Les organisateurs disposeraient d’une visibilité réglementaire sur plusieurs années. Les investisseurs sauraient à l’avance ce qu’ils sont autorisés à développer.

À Marrakech, Casablanca, Agadir ou Tanger, ces zones pourraient faire émerger de véritables quartiers internationaux de loisirs, de gastronomie, de spectacle et de divertissement.

Ce ne serait pas une dérégulation anarchique : les périmètres seraient délimités, les normes acoustiques strictes, les accès sécurisés et les règles connues à l’avance.

Mais nous cesserions de traiter les loisirs touristiques comme une succession de tolérances administratives révocables.

4. Créer une véritable Agadir Riviera : un projet touristique d’échelle internationale

C’est peut-être ici que se joue le changement d’échelle le plus spectaculaire.

Le Maroc possède un littoral atlantique exceptionnel, une proximité remarquable avec l’Europe et un climat permettant d’accueillir des visiteurs pendant une grande partie de l’année.

Pourquoi ne pas concevoir, sur environ 150 kilomètres de littoral autour d’Agadir, une véritable Riviera touristique à l’échelle des grandes destinations méditerranéennes et atlantiques ?

Pas quelques hôtels supplémentaires. Pas un énième programme immobilier déguisé en projet touristique.

Un projet d’aménagement touristique national, doté d’un régime foncier, urbanistique et d’investissement spécifique, avec un pouvoir de décision unifié.

L’État aménagerait les grandes infrastructures : eau, assainissement, énergie, mobilité, espaces publics, équipements et accès aux plages.

Il mobiliserait ensuite le foncier par des concessions transparentes de 50 à 80 ans, assorties d’obligations effectives de construction et d’exploitation hôtelière.

Le développement serait concentré dans des pôles soigneusement planifiés, en préservant les espaces naturels sensibles et le caractère public des plages.

Et surtout, nous concevrions cette destination à partir des attentes de ses marchés naturels : britanniques et allemands, notamment, qui alimentent depuis des décennies les grands bassins balnéaires européens.

De grands resorts familiaux et sportifs, des clubs haut de gamme, des hôtels lifestyle, des espaces de loisirs, des promenades, des restaurants, des beach clubs et de véritables centres de vie.

Une destination capable de fonctionner sur des séjours de sept, dix ou quatorze nuits, et pas seulement de courts passages.

L’Espagne a historiquement créé des zones d’intérêt touristique national. La Turquie a institué dès 1982 un cadre exceptionnel pour mobiliser le foncier et accélérer l’investissement hôtelier.

Pourquoi le Maroc ne pourrait-il pas adopter sa propre grande loi d’aménagement touristique ?

Il ne s’agit pas de copier leurs erreurs d’urbanisation, mais de comprendre comment ils ont réussi à construire une capacité touristique d’échelle mondiale.

Monsieur le Ministre,

Le Maroc approche les 20 millions d’arrivées touristiques. C’est une performance considérable.

Mais les arrivées ne sont pas les nuitées. Les nuitées ne sont pas les recettes. Et les recettes ne sont pas automatiquement de la valeur ajoutée pour notre économie et nos salariés.

C’est pourtant là que devrait se situer notre ambition.

Nous disposons des paysages, du climat, de la proximité géographique, de la culture, du savoir-faire et des entrepreneurs nécessaires.

Les entrepreneurs doivent assurément prendre des risques. Mais ils ont aussi besoin d’un État capable de prendre le risque politique de changer ses propres règles.

Vous avez aujourd’hui l’occasion de porter, avec votre gouvernement et le Parlement, de véritables ruptures structurelles.

Quatre grandes réformes pourraient avoir davantage d’effet que cent mesures incitatives.

Gouverner, c’est prévoir. Mais c’est aussi parfois avoir le courage de rompre avec ce qui existe.

Alors, Monsieur le Ministre, puisque vous nous demandez de l’audace, nous vous retournons amicalement la question :

Jusqu’où êtes-vous prêt à aller pour libérer le potentiel touristique du Maroc ?

Par Aziz CA ( 3ème G Tourisme)

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