Un succès touristique à l’épreuve de la croissance, de la résilience, de la maturité…

Pendant plus d’une décennie, le Maroc a été l’un des exemples les plus convaincants de résilience touristique au Sud de la Méditerranée. Entre 2010 et 2025, notre pays a traversé crises régionales, attentats chez ses concurrents, pandémie mondiale, puis a rebondi plus vite que nombre de destinations comparables. En 2025, il dépasse le seuil des 20 millions de visiteurs annuels, un niveau inédit dans son histoire.

À l’échelle internationale, la performance est réelle. Mais vue de plus près, elle pose la question devenue, d’ailleurs, incontournable pour de nombreuses destinations : la croissance touristique suffit-elle encore à définir le succès ?

Le cœur du modèle marocain repose majoritairement sur la connectivité aérienne. Depuis le milieu des années 2010, l’expansion du tourisme est presque mécaniquement corrélée à l’augmentation des capacités low-cost en provenance d’Europe. Cette stratégie a permis un décollage rapide, mais elle a aussi déplacé le centre de gravité du système adopté.

Les décisions importantes en relation avec les lignes, les fréquences, la saisonnalité et les marchés émetteurs sont prises en dehors du pays. Bien entendu, le Maroc attire, mais ne pilote pas entièrement. Comme ailleurs, la dépendance à des flux aériens volatils fragilise l’écosystème local par la pression sur les marges hôtelières, les séjours plus courts et la captation croissante de la valeur par des acteurs extérieurs.

En d’autres termes, le volume progresse mais la souveraineté économique recule…

Autre caractéristique marquante du cas marocain demeure la concentration territoriale. Marrakech, Agadir, Tanger et Casablanca absorbent l’essentiel des flux, des investissements et de la promotion internationale. Fort heureusement, cette polarisation n’est pas propre au Maroc, mais elle y est particulièrement prononcée.

Depuis quinze ans, les discours officiels invoquent la régionalisation touristique et l’inclusion des territoires périphériques. Dans les faits, la croissance a renforcé les pôles existants sans corriger les déséquilibres structurels. Les régions rurales, montagneuses ou orientales restent en marge des circuits internationaux, malgré un potentiel culturel et naturel souvent mis en avant.

Le tourisme a grandi. Il n’a pas irrigué.

Un constat capital mais largement ignoré est que le tourisme marocain est un grand employeur. Il est aussi l’un des secteurs les plus précaires. Saisonnalité extrême, contrats courts, couverture sociale incomplète. En effet, pour une large partie de la main-d’œuvre, le tourisme est moins une carrière qu’un état transitoire durable.

La pandémie de COVID-19 a été un déclic brutal. Lorsque les flux se sont arrêtés, des dizaines de milliers de collaborateurs se sont retrouvés sans revenus ni protection suffisante. La reprise rapide post-2022 a effacé l’impact macroéconomique, mais pas la vulnérabilité structurelle.

Rassurant. Ce paradoxe de croissance forte et de sécurité sociale faible n’est pas spécifique au Maroc. Il est l’un des grands défis du tourisme mondial contemporain.

Comme beaucoup de destinations, le Maroc a intégré le vocabulaire de la durabilité. Mais les mécanismes de régulation restent limités. Peu de politiques contraignantes sur la capacité de charge des destinations, peu d’arbitrages sur la saturation urbaine, peu de conditions environnementales réellement opposables aux grands opérateurs.

La durabilité est invoquée comme horizon, rarement comme limite.

Or, dans des villes comme Marrakech, la tension entre habitants, visiteurs, foncier et ressources devient visible. Le risque n’est plus l’absence de touristes, mais l’excès non régulé.

Enfin, le tourisme marocain souffre toujours d’un déficit de gouvernance analytique. Les indicateurs globaux abondent, arrivées, nuitées, recettes, mais les données fines manquent à l’appel, telles la valeur ajoutée locale réelle, la rentabilité par territoire, la redistribution sociale, les coûts publics indirects, etc.

Les stratégies se succèdent sans évaluation indépendante systématique. La communication remplace souvent l’arbitrage. Le débat public sur les seuils acceptables de croissance reste marginal.

Ce n’est pas un dysfonctionnement technique. C’est un choix politique.

Soyons vigilants ! Le Maroc n’est pas un contre-exemple. Il est un cas d’école. Il illustre ce moment précis où une destination réussit sa montée en volume mais se heurte aux limites de son modèle.

La question n’est plus de savoir si notre pays peut attirer davantage de visiteurs. Il l’a démontré. La question est désormais celle que se posent toutes les destinations arrivées à maturité : comment transformer l’attractivité en valeur durable, partagée et gouvernable?

Dans un contexte de renaissance touristique mondiale, toutefois confronté aux contraintes climatiques et sociales, le tourisme ne peut plus être évalué uniquement par ses records. Le chiffre n’est plus une finalité. Il est un test.

Pour le Maroc, comme pour beaucoup d’autres, l’après-2025 ne sera pas une question de croissance. Ce sera une question de choix.

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