Depuis 1936, l’acquis social que représentent les congés payés constituent en France ont façonné une économie, structuré des territoires et donné naissance à un modèle durable de tourisme social. 90 ans plus tard, ce segment reste un pilier stratégique incontournable de la politique touristique française. À l’inverse, au Maroc, le tourisme social demeure un sujet marginal, rarement traité comme un enjeu économique qui compte, alors même que son potentiel humain, territorial et financier est considérable.
Cette asymétrie nous interpelle car elle dénote moins une absence de demande qu’un déficit de vision, de continuité politique et d’ingénierie institutionnelle.
En France, le tourisme social a profondément évolué. Initialement porté par les syndicats, les comités d’entreprise et les grandes mutuelles, il s’est progressivement professionnalisé pour devenir un véritable modèle économique hybride, mêlant intérêt général, viabilité financière et aménagement du territoire.
Les Villages de Vacances, les résidences labellisées, les dispositifs comme les chèques-vacances (ANCV) ou les programmes d’aide au départ n’ont pas seulement permis à des millions de ménages modestes d’accéder aux vacances. Ils ont stabilisé la fréquentation hors saison, soutenu l’emploi local non délocalisable, irrigué des zones rurales ou littorales peu attractives pour le tourisme de luxe et structuré une offre nationale cohérente.
En aucun cas le tourisme social français ne concurrence pas frontalement le tourisme marchand classique, au contraire il le complète, le régule et l’équilibre.
Mais qu’en est-il vraiment au Maroc ?
Dans notre pays, la réalité est malheureusement paradoxale. Près de 4 millions de personnes ou de familles, soit au moins 10 millions de touristes nationaux potentiels, constituent un marché domestique réel, récurrent et relativement prévisible. Pourtant, ce segment reste faiblement structuré, peu financé et quasi absent des arbitrages stratégiques.
Ironie du sort, le tourisme interne est souvent invoqué dans les discours, mais rarement traité comme une politique publique à part entière. Il reste cantonné à des initiatives ponctuelles, sans cadre durable ni mécanismes incitatifs robustes.
La création des Résidences Immobilières de Promotion Touristique (RIPT) au milieu des années 1980 constitue l’une des rares tentatives sérieuses de tourisme social structuré au Maroc. Le principe était à la fois simple et ambitieux quand il offre une semaine de vacances, dans un appartement meublé, au sein d’une résidence animée, à un prix plafonné (environ 2 500 dirhams pour 5 personnes).
En théorie, l’idée était remarquable. Dans les faits, les réalisations à Ifrane, Agadir, Mehdia et dans quelques autres sites ont été quantitativement insuffisantes, juridiquement fragilisées, fiscalement mal traitées et progressivement déconnectées de leur vocation sociale initiale.
Faute de protection réglementaire claire et d’un modèle économique adapté, ces résidences ont souvent dérivé vers d’autres usages, perdant leur fonction première.
Dans les années 1985-1995, certaines expériences, notamment à Marrakech, ont tenté de répondre à la demande sociale via des appartements à bas prix, notamment ceux liés à la CNSS ou à certaines grandes entreprises publiques. Ces initiatives ont permis à des milliers de familles d’accéder temporairement aux vacances, mais elles sont restées limitées dans le temps, dépendantes de volontés administratives ponctuelles et sans mécanisme de réplication nationale. Aucune véritable filière n’a émergé…
L’un des angles morts les plus frappants demeure l’absence de chèques-vacances fiscalisés, pourtant largement éprouvés à l’international. Le principe est connu pour être rappelé, participation conjointe de l’employeur, du salarié et de l’État, avantage fiscal temporaire et fléchage strict vers des prestataires agréés.
Au Maroc, cette idée n’a jamais réussi à convaincre durablement les décideurs politiques. Par crainte du coût budgétaire immédiat ? Par manque de vision à long terme ? Par absence de portage institutionnel fort ? Probablement un peu des trois.
Résultat ? le tourisme social au Maroc n’a jamais été reconnu comme un investissement productif, mais seulement comme une dépense sociale accessoire.
Aujourd’hui : l’appartement meublé comme solution par défaut
Face à ce vide, les appartements meublés informels ou semi-formels sont devenus la solution dominante, la solution par défaut pour les vacances des Marocains. Ce modèle répond à une réalité économique, néanmoins il demeure assorti d’un faible encadrement de la qualité, générant une concurrence déséquilibrée avec l’hôtellerie structurée, causant des pertes fiscales et marqué par l’absence d’animation, de services collectifs et d’expérience touristique construite.
Pire encore, il s’agit là d’une réponse de marché à une absence de politique publique, non d’un choix stratégique assumé.
Or, au vu des prouesses touristiques que connaît notre pays et dans le cadre de la Vision 2030, le tourisme social devrait pourtant être considéré comme un axe prioritaire de la stratégie de l’Etat en la matière, et non comme un sujet secondaire.
Non seulement pour des raisons sociales, mais aussi pour sécuriser la demande intérieure en période de crise internationale, amortir la saisonnalité, renforcer l’adhésion des citoyens à la stratégie touristique nationale, créer une économie touristique plus inclusive et plus résiliente…
En d’autres termes, la réhabilitation du tourisme social au Maroc doit être ^rise comme un choix stratégique. Car le tourisme social n’est ni un luxe ni une nostalgie idéologique. C’est un outil moderne de régulation économique, de cohésion sociale et d’aménagement du territoire. La France l’a compris depuis 90 ans. Le Maroc, malgré des tentatives de bonne volonté mais inabouties, reste à la croisée des chemins.
Ignorer ce segment, c’est se priver volontairement de millions de voyageurs, de milliards de dirhams de valeur ajoutée et d’un levier puissant d’équilibre social.
La question est désormais : combien de temps encore le Maroc peut-il se permettre de l’ignorer ?



