Franchement, l’ouverture de la première édition d’AFRIC’ARTECH, tenue les 29 et 30 janvier à l4espace Sacré-Cœur Casablanca, a posé, à travers le discours inaugural d’Othmane Cherif Alami, une véritable doctrine africaine de la création numérique, articulée autour fondamentaux rarement réunis avec autant de cohérence, à savoir l’humain, la souveraineté culturelle et l’économie réelle.
Prononcé dans ce lieu hautement symbolique qu’est l’ex-église du Sacré-Cœur, réhabilitée maintenant en espace culturel, le discours du président du Conseil régional du tourisme de Casablanca-Settat s’inscrit d’emblée dans une conjonction féconde entre patrimoine et futur, exactement au cœur de la proposition d’AFRIC’ARTECH telle que conçue par sa fondatrice Mounia Arezki.
La force du propos tient d’abord à son ancrage biographique et territorial. Othmane Cherif Alami parle en témoin long : acteur du tourisme marocain depuis 1974, il rappelle une Casablanca historiquement perçue dans son aspect de moteur économique et social, ville d’échanges et de migrations internes. Mais le basculement est que la métropole qu’il décrit aujourd’hui est créative, patrimoniale et connectée. Une transformation observable à travers la montée en puissance des industries culturelles et créatives, requalification de lieux patrimoniaux, hybridation croissante entre tourisme, culture et technologies numériques. AFRIC’ARTECH agit ainsi en véritable révélateur, en installant la création augmentée au cœur même de la ville, dans un site patrimonial devenu laboratoire.
L’une des idées centrales de son discours, sans doute la plus politique, est formulée sans détour : « un continent qui ne veut plus consommer, mais créer ». L’Afrique n’est plus envisagée comme marché passif des plateformes globales, mais comme productrice de contenus, d’esthétiques et de modèles numériques propres.
Dans cette perspective, l’intelligence artificielle est volontairement désacralisée. Elle n’est ni une menace ni une fin en soi, mais un outil de liberté créative, accélérateur de formes et de savoirs. Le propos se distingue ici des deux écueils fréquents du techno-enthousiasme naïf comme le rejet défensif. L’IA est acceptable, dit en substance Cherif Alami, à condition que l’humain africain reste le chef d’orchestre.
D’ailleurs, cette approche rejoint les débats internationaux sur les « frontier models » et la nécessité d’une gouvernance responsable, explicitement évoquée dans son discours à travers la référence aux preparedness-managers chargés d’anticiper les risques systémiques. Rarement un discours culturel africain aura intégré aussi clairement la question de la sécurité et de l’éthique de l’IA.
Son discours franchit un seuil supplémentaire lorsqu’il chiffre implicitement l’enjeu des 250 millions de jeunes Africains, porteurs d’un capital culturel « inestimable », langues, musiques, récits, traditions, patrimoines. Cherif Alami pose une exigence opérationnelle : transformer ce capital en économies.
Trois niveaux sont proposés, avec la clarté habituelle et pertinente que l’on reconnaît chez M. Alami :
- Investir massivement dans la création: artistes, plateformes, écoles, hubs et incubateurs.
- Protéger et valoriser la culture africainepar les droits d’auteur, la souveraineté des contenus et la monétisation locale.
- Faire de Casablanca un pôle continental de la création numérique, en articulant art, technologie, IA et tourisme.
Ces axes entrent en résonance directe avec la programmation d’AFRIC’ARTECH : hackathon étudiant, awards d’innovation, galerie augmentée, défilé hybride, conférences et masterclasses réunissant artistes, entrepreneurs et chercheurs de plus de quinze pays africains et de la diaspora. Comme quoi, l’événement devient prototype de la stratégie défendue.
En filigrane, Cherif Alami défend un tourisme expérientiel, culturel et digital, capable de raconter des récits authentiques grâce aux technologies immersives et à l’IA.
Casablanca en est l’adresse vivante de ce tourisme culturel connecté, où l’art numérique devient à la fois moteur économique, outil de rayonnement international et vecteur de fierté générationnelle. Cette vision s’inscrit dans la continuité des grandes feuilles de route nationales (Vision 2010, 2020, CAP 2026), tout en leur apportant un contenu culturel et créatif souvent absent des politiques touristiques classiques.
La conclusion de son discours prend la forme d’une adresse presque pédagogique à la jeunesse africaine présente au Sacré-Cœur : « Soyez artistes innovants, technologues, entrepreneurs. Soyez profondément africains et parlez les langues du numérique. »
C’est une ligne de conduite consistant à conjuguer enracinement culturel et maîtrise technologique, identité et compétitivité globale.
L’ambition affichée pour AFRIC’ARTECH, à travers des éditions élargies dès 2027 et un objectif international à l’horizon 2030, confirme que cette première édition n’était pas un coup d’essai, mais l’acte fondateur d’un écosystème.
En définitive, le discours d’Othmane Cherif Alami dépasse largement le cadre protocolaire d’une ouverture. Il articule une vision où l’art numérique devient une infrastructure stratégique, au même titre que le tourisme ou l’industrie, et où Casablanca s’affirme comme capitale africaine de la création contemporaine connectée.
AFRIC’ARTECH 2026 n’aura peut-être duré que deux jours. Mais la parole qui l’a inauguré laisse la trace immuabled’une Afrique qui ne demande plus sa place dans le futur numérique, mais qui commence à l’organiser, à la gouverner et à la produire.



