La rencontre organisée, le 31 janvier à l’Hôtel La Tour Hassan Palace Rabat, par le Conseil de Développement et de la Solidarité à l’occasion de ses quinze années d’activité était un véritable moment de mise à l’épreuve intellectuelle et politique d’un think tank qui, depuis le milieu des années 2000, revendique une place singulière dans l’écosystème marocain d’un collectif d’idées indépendant, valorisant l’expertise académique, la prospective publique et l’ingénierie citoyenne.
Chercheurs, responsables institutionnels, représentants d’organisations internationales, acteurs associatifs et partenaires du secteur privé se sont, donc, réunis à Rabat pour l’exercice rare et sophistiqué de dresser un bilan transparent de quinze années de production intellectuelle et d’influence discrète sur les politiques publiques, tout en esquissant les priorités de la prochaine décennie.
Loin des formats protocolaires, la journée s’est structurée autour d’interventions analytiques et de panels thématiques centrés sur les enjeux opérationnels de la gouvernance des réformes, l’égalité des chances, l’emploi, l’innovation et le rayonnement international.
Fondé dans un contexte d’ouverture progressive du débat public, le CDS s’est progressivement construit comme un espace de réflexion indépendant, travaillant sur des cycles longs tels les transitions démographiques, les mutations du travail, la territorialisation des politiques publiques, la transformation numérique ou encore la cohésion sociale.
Les travaux présentés lors de la rencontre ont rappelé que l’organisation s’est distinguée par une méthode relativement rare dans le paysage national : production d’études fondées sur des données empiriques, organisation de concertations multi-acteurs à l’échelle locale et suivi dans le temps des politiques publiques pour en mesurer l’impact réel.
Cette approche pluridisciplinaire a permis au CDS d’alimenter, parfois en coulisses, des débats intéressants sur la gouvernance, l’inclusion sociale ou la territorialisation des réformes. Plusieurs participants ont souligné que la valeur ajoutée du think tank réside précisément dans sa capacité à opérer en dehors des cycles médiatiques et politiques courts.
L’intervention inaugurale de Mohamed Benamour, président fondateur du CDS, a donné le ton de la journée. Plutôt qu’un discours rétrospectif, il a proposé une lecture critique de l’évolution de l’ingénierie citoyenne au Maroc sur quinze ans.
Trois transformations majeures ont alors été identifiées :
1. La montée en puissance de la participation structurée: Le Maroc est progressivement passé d’une consultation symbolique à des mécanismes plus organisés de concertation, notamment à l’échelle locale. Toutefois, M. Benamour a souligné que ces dispositifs restent inégalement appliqués selon les territoires et peinent encore à influencer réellement certaines décisions publiques.
2. L’évaluation comme exigence de crédibilité: Le CDS a plaidé dès ses premières années pour une culture de l’évaluation des politiques publiques. Aujourd’hui, cette approche progresse mais reste perfectible. L’absence d’indicateurs d’impact partagés limite la lisibilité des réformes, en particulier dans les domaines sociaux.
3. La territorialisation du développement: Les inégalités territoriales ont été décrites comme l’un des défis majeurs de la prochaine décennie. M. Benamour a insisté sur la nécessité d’adapter les politiques publiques aux réalités locales, plutôt que de reproduire des dispositifs uniformes.
Au cœur de son intervention, la conviction que la performance économique ne peut être dissociée de l’investissement dans le capital humain et de l’implication active des citoyens dans la fabrique des politiques publiques. Le CDS entend, a-t-il rappelé, contribuer de manière indépendante et constructive à la mise en œuvre du Nouveau Modèle de Développement, en privilégiant des propositions mesurables et évaluables.
Le premier panel thématique a abordé la question de l’égalité des chances en évitant les approches déclaratives. Les intervenants ont mis en évidence les limites des politiques actuelles, souvent centrées sur des logiques d’assistance plutôt que sur l’autonomisation économique.
Trois points ont ponctué les échanges :
-L’orientation et la formation : les dispositifs d’orientation scolaire et professionnelle restent insuffisamment connectés aux besoins réels du marché du travail, en particulier dans les zones rurales et périurbaines.
-Le rôle des collectivités territoriales : les intervenants ont insisté sur la nécessité de renforcer les compétences et les moyens des collectivités pour réduire les inégalités d’accès aux services essentiels.
-Les programmes pilotes locaux : des initiatives de formation qualifiante adossées à des filières économiques régionales ont été présentées comme des exemples reproductibles, à condition d’être accompagnées par une ingénierie financière et administrative adaptée.
Le consensus qui s’est dégagé : sans politiques publiques ciblées et fondées sur des données territoriales précises, l’égalité des chances restera un objectif affiché plus qu’un levier réel de cohésion et de compétitivité.
La présentation de la commission Travail et Emploi a constitué l’un des moments les plus denses de la journée. Les intervenants ont dressé un diagnostic nuancé du marché du travail marocain.
Parmi les constats établis, on peut citer, entre autres, un décalage persistant entre formation initiale et besoins des entreprises, la précarisation de certaines formes d’emploi, notamment chez les jeunes diplômés et l’insuffisante reconnaissance des compétences informelles.
Parallèlement, des recommandations concrètes ont été avancées : développer des partenariats public-privé pour la formation continue, mieux intégrer les transitions numérique et écologique dans les politiques d’emploi et mettre en place des mécanismes de validation des acquis plus accessibles.
Les intervenants ont insisté, par ailleurs, sur l’urgence d’une réforme structurelle des politiques actives de l’emploi, afin de répondre à des mutations rapides du marché du travail.
La commission Recherche et Technologie a proposé une lecture stratégique des enjeux d’innovation au Maroc. Les discussions ont mis en évidence le paradoxe d’un potentiel de recherche et d’innovation réel, mais encore insuffisamment connecté au tissu industriel.
Trois défis ont été identifiés de la faible valorisation de la recherche appliquée, de la fragmentation des écosystèmes d’innovation et les risques de dépendance technologique dans certains secteurs prioritaires.
Les intervenants ont plaidé pour une politique nationale de l’innovation plus lisible, dotée d’indicateurs d’impact clairs et d’une gouvernance coordonnée.
La table ronde finale a élargi la perspective au rôle des think tanks dans le rayonnement international. Le CDS a mis en avant ses partenariats avec des réseaux africains et euro-méditerranéens, ainsi que ses échanges avec des institutions internationales.
L’objectif affiché de positionner l’expertise marocaine dans les débats globaux sur le développement inclusif, tout en intégrant des expériences comparées adaptées au contexte national.
Les intervenants ont souligné que la diplomatie des idées constitue un levier complémentaire à la diplomatie officielle, notamment pour renforcer la crédibilité de la société civile marocaine à l’international.
Au terme de la journée, le constat général qui s’en est dégagé est que ce quinzième anniversaire marque moins un aboutissement qu’un point de bascule. Dans un contexte de transformations économiques et sociales rapides, le CDS entend renforcer son rôle d’interface entre expertise, citoyenneté et décision publique.
Pour de nombreux participants, la rencontre a confirmé la pertinence d’un espace de réflexion indépendant capable de conjuguer rigueur analytique, ancrage territorial et vision stratégique. Dans un paysage souvent polarisé, le CDS continue de défendre une approche fondée sur l’analyse de long terme et la responsabilité citoyenne.
À Rabat, le message était transparent. L’ingénierie citoyenne devient progressivement une condition de crédibilité et d’efficacité des politiques de développement. Quinze ans après sa création, le CDS entend désormais transformer ce capital intellectuel en mécanique d’influence durable sur la prochaine phase des réformes nationales.



