Statistiques touristiques : un nouveau modèle plus fin, mais encore incomplet

Dans sa dernière livraison de décembre 2025, le tableau de bord national de l’Observatoire du Tourisme consolide les données issues de la Direction Générale de la Sûreté Nationale, de l’Office des Changes et des professionnels des Établissements d’Hébergement Touristique Classés (EHTC). Il s’appuie désormais sur un modèle d’estimation aligné sur les standards internationaux, fondé sur un échantillon représentatif construit à partir des déclarations des établissements classés.

Sur le plan méthodologique, le progrès est réel. La révision des données 2024 pour assurer leur comparabilité avec 2025 corrige un défaut majeur des anciennes séries. Notre pays affiche ainsi 19,8 millions d’arrivées internationales (+14%), 43,4 millions de nuitées (+9%) et 138,1 milliards de dirhams de recettes voyages (+21%). Les taux d’occupation atteignent 58% sur l’année, avec des pics à 73% à Marrakech et 72% à Agadir.

Pourtant, cette architecture modernisée comporte une absence pour ne pas dire l’inexistence d’un détail des nuitées par marché d’origine et par nationalité.

Le tableau détaille précisément les arrivées par pays de résidence : la France (5,76 millions), l’Espagne (4,55 millions), le Royaume-Uni (1,40 million), la Belgique (1,24 million) ou encore l’Italie (1,15 million). Il distingue également les nuitées par région (Marrakech-Safi : 16,6 millions ; Souss-Massa : 8,8 millions ; Casablanca-Settat : 4,3 millions). C’est tout !

Or, un marché ne se calcule pas seulement en volume d’entrées, mais en intensité de séjour et en valeur générée. Un exemple concret : si le Royaume-Uni représente 7% des arrivées, son comportement de séjour, traditionnellement plus long que certains marchés de proximité, peut produire un poids nettement supérieur en nuitées. À l’inverse, un marché frontalier à forte rotation peut gonfler les arrivées sans impact proportionnel sur l’occupation hôtelière.

Sans la ventilation des nuitées par marché d’origine, il devient impossible de répondre à des questions décisives. Quel est le rendement réel d’un point de croissance en Italie ? Quelle est la durée moyenne de séjour des Américains comparée à celle des Espagnols ? Quel marché soutient réellement les catégories 5 étoiles ou Luxe ?

Dans les pays ayant adopté des modèles d’estimation similaires, notamment en Europe du Sud, les instituts statistiques vont plus loin en publiant les nuitées par nationalité, la durée moyenne de séjour par marché et, dans certains cas, des estimations de dépenses segmentées.

Le modèle marocain, fondé sur un échantillon représentatif d’EHTC, possède déjà la structure statistique nécessaire pour produire ces croisements. L’échantillonnage permet en théorie d’extrapoler non seulement le volume global des nuitées, mais leur distribution par pays d’origine.

Ce raffinement est vraisemblablement déterminant pour ajuster les budgets de promotion par marché selon leur contribution réelle en nuitées et non en simples arrivées, pour identifier les marchés à forte valeur ajoutée (dépenses élevées, forte propension aux catégories supérieures), pour détecter les marchés à potentiel de montée en gamme et optimiser la connectivité aérienne en fonction du rendement par siège et non du seul flux.

Par exemple, si les États-Unis affichent 481 000 arrivées annuelles (+14%), mais génèrent une durée moyenne supérieure à celle des marchés européens, leur contribution réelle à l’occupation des hôtels 5 étoiles pourrait justifier un renforcement ciblé des campagnes sur ce segment.

Le rapprochement des données de fréquentation avec celles de l’Office des Changes ouvre une autre perspective : estimer les dépenses moyennes par marché d’origine.

Aujourd’hui, les 138,1 milliards de dirhams de recettes voyages sont présentés globalement. Or, une ventilation par marché, même estimative, permettrait d’identifier les marchés à forte dépense journalière, les marchés sensibles au prix et les segments contribuant le plus à la balance des paiements.

Le nouveau tableau de bord constitue indéniablement une avancée méthodologique majeure. Il améliore la robustesse des indicateurs, renforce la comparabilité temporelle et offre une lecture plus fiable de la fréquentation des EHTC.

Mais à l’heure où chaque dirham investi en promotion doit être justifié par un retour calculable, l’absence des nuitées par marché d’origine limite la portée stratégique de l’outil.

Le modèle statistique est en place. Les données existent. L’étape suivante, logique et attendue, consiste à franchir le seuil du croisement analytique entre relier flux, séjour et valeur.

C’est à cette condition que le tableau de bord serait un véritable outil d’intelligence économique touristique.

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