Incontestablement, dans les applaudissements qui accompagnent les hackathons touristiques et les compétitions estudiantines, il existe une forme d’enthousiasme sincère. On y met en scène l’innovation. On célèbre l’énergie des étudiants. Et puis après ?
La récente compétition coorganisée par la CNT et l’ONMT, sous l’égide du ministère de tutelle, s’inscrit évidemment dans cette dynamique. Des équipes brillantes, des jurys prestigieux, des concepts parfois remarquablement aboutis. Visiblement, tout y est. Mais malheureusement beaucoup reste en suspens.
Le paradoxe fait désormais école. Depuis plusieurs années, les initiatives se multiplient, rencontres inter-écoles, par exemple, chez Atlas Voyages, hackathons régionaux sur le tourisme rural en 2024, ateliers thématiques impliquant des dizaines d’équipes. Des noms reviennent, des figures s’engagent, enseignants, professionnels, encadrants, souvent bénévolement, souvent avec conviction.
Mais où sont passés les projets ?
Ni base de données centralisée, ni plateforme nationale, ni même une bibliothèque institutionnelle à l’Institut Supérieur International du Tourisme de Tanger. Chaque promotion produit, chaque année, des dizaines d’idées, produits touristiques, concepts d’expérience, modèles économiques hybrides, qui disparaissent aussitôt présentés.
Dans un pays qui revendique la transformation de son hospitalité en moteur économique, l’absence de capitalisation est due moins à un oubli qu’à un défaut de vision. On produit de l’intelligence, mais on ne la stocke pas. On valorise l’instant, mais pas la continuité.
Au fond de la scène, le socle de la formation touristique reste fragile. Plusieurs établissements hôteliers publics sont fermés ou à l’arrêt, sans calendrier clair de réouverture. L’ISITT, malgré son rôle central, demeure une institution isolée, sans véritable déclinaison territoriale.
La comparaison avec le modèle des ENCG, par exemple, n’est pas tirée par les cheveux, car ces écoles de commerce ont essaimé sur l’ensemble du territoire, structurant une filière cohérente et visible. Rien de tel pour le tourisme, pourtant secteur stratégique.
Plus préoccupant encore, la gouvernance de la formation professionnelle peine à intégrer réellement le secteur privé. L’OFPPT, acteur institutionnel confirmé, reste souvent perçu comme un opérateur parallèle plutôt qu’un partenaire co-piloté. Résultat ? Inadéquation persistante entre les compétences formées et les besoins opérationnels des entreprises.
Certaines propositions, pourtant concrètes, stagnent dans les circuits administratifs. C’est le cas du mécanisme de redistribution de 10 % des charges de service directement aux employés, avec une exonération d’impôt sur le revenu. Une mesure simple, ciblée, potentiellement transformative pour l’attractivité des métiers de l’hôtellerie-restauration.
Même inertie du côté de la taxe professionnelle. Les opérateurs touristiques continuent de réclamer la création d’un fonds sectoriel alimenté par ces contributions, à l’image de ce que d’autres industries ont su obtenir. À ce jour, aucune avancée structurante.
Ce silence est loin d’être neutre. Il traduit une difficulté à considérer le capital humain dans sa valeur d’investissement stratégique plutôt qu’un coût à contenir.
Le cas du GIAC Tourisme est emblématique. Dès 2020, un programme ambitieux de diagnostic des métiers est validé, avec l’appui de la CGEM et de la Fédération Nationale du Transport Touristique (FNTT-Cgem). Budget mobilisé, équipes constituées, méthodologie définie.
Quatre ans plus tard, en 2024, l’étude est enfin lancée pour 800.000 dirhams. En mars 2026, le diagnostic est finalisé. Dans la foulée, un programme de formation d’un million de dirhams est amorcé.
Apparemment, tout pressentait une démarche cohérente. Dans la réalité, une temporalité décalée. Entre validation initiale et mise en œuvre effective… près de cinq ans. Dans un secteur où les cycles économiques sont courts, où les mutations digitales redessinent les métiers en continu, ce décalage préoccupe.
Plus encore, ces initiatives semblent aujourd’hui reléguées au second plan. Comme si l’effort consenti ne trouvait plus d’écho politique ou stratégique.
Ce qui se dessine, en filigrane, c’est une fragmentation croissante du secteur touristique marocain. D’un côté, des établissements haut de gamme, souvent adossés à des groupes internationaux, capables d’investir dans la formation interne et d’attirer les talents. De l’autre, un tissu de PME et de structures indépendantes, confrontées à une pénurie de compétences qualifiées et à une rotation élevée du personnel.
Entre les deux, une jeunesse formée, motivée, mais insuffisamment intégrée dans des parcours professionnels lisibles et attractifs.
Les hackathons et compétitions ne sont pas en cause. Ils jouent un rôle utile de mobilisation, de visibilité, parfois même de détection de talents. Mais ils ne peuvent pas, à eux seuls, compenser l’absence de politiques publiques cohérentes et continues.
Quand va-t-on sortir, enfin de la mise en scène ? D’accord, il faut encourager ces initiatives, mais ne faut-il pas pour autant savoir ce que l’on en fait ?
Créer une bibliothèque nationale des projets étudiants, accessible aux investisseurs et aux territoires. Déployer un réseau d’écoles spécialisées sur le modèle des ENCG. Réformer la gouvernance de la formation professionnelle pour y intégrer réellement les entreprises. Accélérer les dispositifs fiscaux favorables aux employés. Flécher les taxes vers des fonds sectoriels transparents et opérationnels.
Rien de tout cela n’est hors de portée. Mais tout cela suppose impérativement de la continuité.
Sans une politique assumée de transformation de ses ressources humaines, nos avantages resteront partiellement inexploités.
À force de célébrer les idées sans construire les structures, le secteur prend le risque de transformer une richesse en occasion manquée.





