La condamnation en première instance d’Abderrafie Zouiten est symptomatique à certaines associations aussi, car elle recèle surtout ce modèle d’écartèlement qui taillade depuis longtemps certaines grandes institutions culturelles et associations professionnelles marocaines des mécanismes de contrôle interne, soit par des rivalités de gouvernance, soit par dépendance aux financements publics ou, encore, par la difficulté à organiser la succession de dirigeants installés depuis de longues années.
Le dossier est désormais entre les mains de la cour d’appel. Mais indépendamment de son issue judiciaire, comment gouverner à la longue une institution culturelle devenue à la fois un symbole patrimonial, un faire-valoir diplomatique et un acteur économique majeur ?
La décision rendue par le tribunal de Fez a provoqué un véritable séisme dans les milieux culturels.
Abderrafie Zouiten, ancien directeur général de l’ONMT et président de la Fondation Esprit de Fez depuis 2013, a été condamné en première instance à deux ans de prison avec sursis et à une amende. Pour sa part, Faouzi Skali, figure fondatrice du Festival de Fez des Musiques Sacrées du Monde et personnalité internationalement reconnue du dialogue interculturel, a également été condamné dans le même dossier.
L’un des aspects les plus significatifs de cette affaire est son origine. Contrairement à certaines affaires qui trouvent leur source dans des enquêtes administratives ou des signalements externes, le dossier Esprit de Fez est né d’une plainte déposée par plusieurs responsables internes de la Fondation.
Le fait est important. Il indique que les tensions ne sont pas apparues sous l’effet d’une pression extérieure mais qu’elles existaient déjà au cœur même de l’organisation. Les plaignants occupaient des fonctions déterminantes dans la structure : trésorerie, secrétariat général et administration. En d’autres termes, ceux qui ont déclenché la procédure appartenaient eux-mêmes à l’appareil de gouvernance.
Lorsque Abderrafie Zouiten prend la présidence de la Fondation Esprit de Fez en novembre 2013, le contexte était particulier. Le Festival de Fez bénéficiait déjà d’une réputation internationale solide mais devait pourtant faire face à plusieurs défis de sécurisation de ses financements et de consolidation de ses relations avec les partenaires publics et privés.
À cette époque, Zouiten pilotait également l’ONMT. Son profil correspondait alors à l’orientation assumée de rapprocher davantage le festival des logiques de développement touristique et de rayonnement international.
Cette période marquait une évolution importante. Le festival n’est plus seulement un projet culturel porté par une vision intellectuelle ou spirituelle, il devient progressivement un outil de diplomatie culturelle, de marketing territorial et d’attractivité touristique.
Résultat : Ce changement d’échelle modifie profondément les équilibres internes. Plus les budgets augmentent, plus les enjeux de gouvernance deviennent sensibles.
Aujourd’hui, le Festival des Musiques Sacrées constitue aujourd’hui un carrefour où se rencontrent acteurs culturels, institutions publiques, collectivités territoriales. partenaires économiques, diplomaties étrangères. réseaux universitaires internationaux, etc. Ainsi donc, la Fondation est devenue au fil des années une institution d’influence.
Elle participe à la construction de l’image de Fez et, plus largement, au crédit international du Maroc autour du dialogue des cultures et des civilisations. Cette position particulière explique pourquoi sa gouvernance dépasse largement le cadre associatif.
De là, à qui profite réellement l’affaiblissement des dirigeants historiques ? C’est probablement la question la plus commentée depuis le jugement. Pourtant, c’est aussi celle qui exige le plus de prudence. Car, à e jour, aucun élément officiel ne permet d’affirmer qu’un acteur précis aurait orchestré l’affaire dans le but d’écarter Abderrafie Zouiten ou d’autres responsables. Et, bien évidemment, toute affirmation aventureuse en ce sens relèverait de la spéculation pure.
En revanche, peut-être qu’il y aurait des acteurs susceptibles de bénéficier objectivement d’un changement de gouvernance. D’abord, certains membres ou anciens membres de la Fondation qui défendent depuis plusieurs années une redistribution du pouvoir décisionnel. Ensuite, des acteurs culturels estimant que le festival doit entrer dans une nouvelle phase et se renouveler.
On peut également citer les institutions ou partenaires souhaitant exercer une influence plus importante sur les orientations stratégiques du festival.
Tout compte fait, l’affaire Esprit de Fez met en lumière une problématique beaucoup plus large. Dans plusieurs grandes institutions culturelles marocaines, les mécanismes de gouvernance reposent encore largement sur des personnalités fondatrices ou historiques.
Lorsque les mêmes dirigeants restent longtemps aux commandes, les frontières entre leadership, gestion quotidienne et contrôle interne deviennent parfois moins nettes. Du coup, la question de la succession devient également plus complexe. Les tensions apparaissent alors moins autour des projets que autour du partage de l’autorité.
Une affaire qui dépasse les personnes. L’erreur serait de considérer cette affaire uniquement sous l’angle individuel. Quelles que soient les décisions futures de la justice, il y a des choses que l’on ignore encore.
Malgré l’abondance des commentaires, plusieurs questions demeurent sans réponse définitive. L’appel permettra-t-il de confirmer ou d’infirmer les conclusions de première instance Les frictions internes étaient-elles exclusivement liées à des questions de gestion ou traduisaient-elles des divergences plus profondes sur l’avenir de la Fondation ? La gouvernance actuelle du festival pourra-t-elle être maintenue dans sa forme historique ? Enfin, cette crise débouchera-t-elle sur une réforme structurelle ou sur un simple changement de personnes ?
À ce stade, personne ne peut répondre avec certitude. Une seule chose apparaît tout de même clairement. L’affaire Esprit de Fez, en plus qu’elle constitue un dossier judiciaire, est devenue le sempiternel débat plus large sur le pouvoir, la transparence et la succession au sein des grandes institutions culturelles et professionnelles marocaines.
Et c’est probablement là que se joue désormais l’enjeu le plus important.





