Bin El Ouidane inspire d’habitude les compte-rendus touristiques polarisés la plupart du temps sur le lac, les reliefs du Haut Atlas ou des demeures sophistiquées construites au fil des années sur les hauteurs dominant les eaux du barrage. Mais beaucoup moins des hommes et femmes qui, loin derrière toujours aux manettes, ont contribué à créer ce beau écosystème touristique de ce magnifique territoire. Indiscutablement, Hamid Ouallam appartient à cette génération d’acteurs peu médiatisés qui ont fait leur temps et continuent inlassablement de le faire, ceux qui ont compris très tôt que Bin El Ouidane pouvait devenir autre chose qu’une simple destination de week-end.
Son parcours épouse l’évolution d’un territoire naguère marginal dans les stratégies touristiques nationales. Bien avant que les notions d’écotourisme, d’expérience client ou de tourisme durable deviennent des arguments marketing omniprésents, il défendait déjà une approche centrée sur la nature, le temps long, la pêche sportive responsable et la consommer rural.
Malgré sa beauté spectaculaire, la région reste longtemps sous-exploitée sur le plan touristique. Le territoire souffrait alors de plusieurs handicaps : accès routiers irréguliers, faible capacité d’hébergement, absence de structuration des activités outdoor et dépendance à un tourisme saisonnier concentré sur quelques périodes de l’année. La majorité des investissements reposait sur une logique immobilière ou de villégiature courte, sans réelle stratégie d’expérience territoriale.
C’est en plein dedans que Hamid Ouallam commence à développer une activité tournée vers la pêche sportive internationale, à une époque où cette niche reste quasi inexistante au Maroc.
Le lac de Bin El Ouidane possède pourtant une profondeur importante, une faible pression halieutique comparée aux grands lacs européens, la présence de carpes de grande taille et des conditions naturelles favorables au black bass.
Très tôt, Hamid Ouallam comprend que le potentiel du site dépasse largement la pêche traditionnelle de subsistance. Toutefois, son approche diffère surtout par cette philosophie qu’il tente d’imposer de pratique du « no kill », consistant à relâcher systématiquement les poissons après capture.
Aujourd’hui banalisée dans certains circuits spécialisés, cette pratique était encore mal comprise dans de nombreuses régions du Maroc il y a vingt ans. Elle se heurtait à plusieurs résistances, telles les habitudes locales, l’absence de culture de la pêche sportive moderne, les faibles mécanismes de sensibilisation environnementale et le manque d’encadrement réglementaire.
Le choix du « no kill » constituait un modèle économique alternatif. Plus un poisson reste vivant dans le lac, plus il devient une ressource touristique renouvelable capable d’attirer durablement des pêcheurs étrangers.
À travers l’aventure Morocco Carp, développée avec des partenaires européens spécialisés dans la pêche sportive, Hamid Ouallam participe progressivement à faire connaître Bin El Ouidane dans des réseaux très ciblés de pêcheurs britanniques, néerlandais, français ou allemands.
L’impact de cette activité réside dans l’attractivité d’une clientèle à forte durée moyenne de séjour, souvent composée de clients recherchant le calme, les grands espaces et une relation non standardisée au territoire. Une clientèle qui dépense localement tout en exerçant une pression relativement faible sur l’environnement.
Ce qui distingue surtout Hamid Ouallam de nombreux investisseurs locaux de l’époque est sa lecture du territoire. Là où beaucoup voient essentiellement un potentiel commercialisable in fine, lui s’intéresse à l’expérience globale du lieu. Le silence du lac, les nuits sans pollution lumineuse, les villages accrochés aux montagnes, les traversées en barque, les sentiers oubliés du Haut Atlas, la culture amazighe rurale encore peu transformée par le tourisme de masse. Bref, c’est ce qu’on désigne de nos jours par le « slow tourism » ou le tourisme contemplatif.
À Bin El Ouidane, cette vision restait pourtant marginale pendant longtemps. La région ne disposait ni des infrastructures ni de la notoriété des grands pôles touristiques marocains. Investir dans des expériences nature haut de gamme paraissait risqué.
Hamid Ouallam choisit néanmoins de miser sur une logique de faible capacité mais de forte qualité d’expérience. Cette philosophie atteint une nouvelle maturité avec le développement du projet Ait Chribou Eco-Dome Village, lancé à partir de 2019 dans son village natal d’Aït Chribou.
Le projet ne ressemble pas aux complexes touristiques conventionnels qui se multiplient dans certaines zones rurales marocaines. Ici, le choix architectural lui-même traduit une intention : limiter l’impact visuel, utiliser des matériaux locaux et inscrire les constructions dans le paysage plutôt que de le dominer.
Les éco-dômes sont conçus à partir de terre, pierre, chaux et chaume, avec des techniques inspirées des savoir-faire vernaculaires du Haut Atlas. L’objectif n’est pas de folkloriser l’habitat rural mais de proposer une architecture climatique cohérente avec l’environnement montagnard : inertie thermique naturelle, intégration paysagère et réduction relative des besoins énergétiques.
Le site se distingue également par son isolement volontaire. Contrairement à de nombreux projets cherchant la proximité immédiate des axes touristiques majeurs, Aït Chribou assume un certain éloignement. Cette contrainte devient même une composante de l’expérience.
Le lieu attire principalement des clients recherchant autre chose qu’un simple hébergement, observation des paysages, randonnées, immersion culturelle, pêche sportive, découverte des villages environnants ou séjour déconnecté.
L’intérêt du parcours de Hamid Ouallam réside aussi dans sa tentative, encore fragile mais significative, de relier tourisme et économie rurale locale.
Depuis quelques années, Hamid Ouallam poursuit le développement du site avec une approche davantage expérientielle que strictement hôtelière. Les évolutions récentes portent notamment sur l’aménagement de nouveaux espaces panoramiques, la diversification des activités nature, l’intégration d’expériences culturelles rurales, le renforcement de l’observation paysagère et astronomique, la valorisation des produits locaux et une approche plus sensorielle du séjour fondée sur le calme, la lenteur et l’isolement volontaire.
À travers son itinéraire, Hamid Ouallam apparaît moins comme un promoteur touristique classique que comme l’un des premiers acteurs à avoir interprété Bin El Ouidane comme un territoire d’expérience globale.
Avant l’engouement pour les écolodges, avant la vogue des séjours immersifs et bien avant la banalisation du vocabulaire du tourisme durable, il tente déjà d’articuler pêche sportive responsable, hospitalité rurale et valorisation douce des paysages atlasiques. Dans une époque dominée par la vitesse, la densification et la standardisation des destinations, son projet repose paradoxalement sur des éléments difficiles à industrialiser : le silence, l’espace, la lenteur et la rareté. Et c’est peut-être précisément ce qui donne aujourd’hui à cette démarche sa singularité durable.





