Entre 1975 et 2025, le tourisme international n’a jamais suivi une trajectoire linéaire. Les données consolidées de l’ONU Tourisme, mises à jour en septembre 2025, dessinent au contraire une courbe profondément marquée par les crises géopolitiques, les ruptures technologiques et, surtout, par un choc sanitaire d’une ampleur inédite. À travers cette évolution chiffrée de 222 millions d’arrivées internationales en 1975 à une projection de 1,54 milliard en 2025, se lit une histoire mondiale où le voyage devient à la fois symbole des vulnérabilités systémiques et indicateur avancé de la reprise économique globale.
1. 1975-1990 : un tourisme encore fragile, dépendant des chocs exogènes.
En 1975, le tourisme international reste un phénomène majoritairement occidental et élitiste. Les 222 millions d’arrivées recensées à l’échelle mondiale sont fortement concentrées en Europe et en Amérique du Nord. Le premier choc pétrolier de 1979 devient un frein immédiat : hausse du coût du transport aérien, réduction des capacités, ralentissement de la demande. La progression reste modeste, atteignant 277 millions en 1980, puis 319 millions au milieu des années 1980.
La guerre du Golfe (1990-1991) confirme cette sensibilité extrême aux crises géopolitiques. Malgré une dynamique de fond positive, les arrivées plafonnent autour de 442 millions en 1990, révélant un secteur encore peu diversifié géographiquement et technologiquement.
2. 1990-2000 : l’irruption du numérique et la mondialisation du voyage.
Un revirement structurel s’opère à partir des années 1990. La mise à disposition publique du World Wide Web en 1993 transforme progressivement l’accès à l’information touristique : réservation, comparaison des prix, émergence des premiers intermédiaires en ligne. En 1995, les arrivées internationales atteignent 533 millions.
Ce changement est amplifié à partir de 2000 par l’essor rapide des compagnies aériennes low-cost. La démocratisation du transport aérien modifie en profondeur la géographie du tourisme avec la montée en puissance des city-breaks, explosion des flux intra-européens, intégration progressive de nouvelles destinations en Europe de l’Est, en Asie du Sud-Est et en Amérique latine. Résultat : 676 millions d’arrivées en 2000, puis 820 millions en 2005.
3. 2001-2010 : résilience post-crises et accélération technologique.
Les attentats du 11 septembre 2001 constituent un choc psychologique et sécuritaire majeur. Le tourisme mondial ne s’effondre pas, mais ralentit nettement. Cette capacité d’absorption est révélatrice d’un secteur devenu plus robuste, soutenu par la diversification des marchés émetteurs et l’amélioration des standards de sécurité.
Entre 2007 et 2008, la généralisation du smartphone et de l’internet mobile accélère encore la croissance, malgré la crise financière mondiale de 2008-2009. Fait notable : contrairement aux crises précédentes, l’impact est relativement contenu. Les arrivées passent de 972 millions en 2010 à plus de 1,2 milliard en 2013, confirmant que la demande touristique mondiale est désormais structurelle et non conjoncturelle.
4. 2010-2019 : l’âge d’or… avant la rupture.
La décennie 2010 marque l’âge d’or du tourisme international. Les plateformes numériques de réservation en ligne, économie collaborative et transport à la demande transforment l’expérience voyageur et élargissent encore la base des voyageurs. En 2019, le monde atteint un sommet historique avec 1,468 milliard d’arrivées internationales.
Ce chiffre reflète l’intégration du tourisme dans les modes de vie, l’émergence des classes moyennes asiatiques, et la montée en puissance de destinations longtemps périphériques, notamment en Afrique du Nord et en Asie centrale.
5. 2020 : la fracture COVID-19, un effondrement sans précédent.
L’année 2020 constitue une rupture absolue. Avec seulement 408 millions d’arrivées internationales, le tourisme mondial recule de près de trente ans en une seule année. Aucun conflit, aucune crise économique n’avait provoqué un tel effondrement.
Ce choc signifie brutalement la dépendance du secteur à la mobilité internationale, mais aussi ses faiblesses de surexposition de certaines économies, précarité de l’emploi touristique, absence de mécanismes globaux de gestion de crise.
6. 2021-2025 : une reprise rapide mais inégale, vers un nouveau modèle.
La reprise post-pandémie est spectaculaire. En 2024, les arrivées internationales retrouvent et dépassent leur niveau pré-COVID avec environ 1,47 milliard de touristes. La projection 2025, à 1,541 milliard, confirme une expansion nette.
Toutefois, cette reprise est loin d’être homogène. Elle favorise les destinations perçues comme sûres, bien connectées et technologiquement avancées. Elle s’accompagne aussi de nouvelles attentes en durabilité réelle, expériences plus qualitatives, régulation des flux et meilleure répartition territoriale.
Donc, sur cinquante ans, le tourisme international représente un miroir fidèle des transformations globales. Il amplifie les crises, mais il révèle surtout une capacité de rebond exceptionnelle. La période 1975-2025 montre que chaque choc pétrolier, géopolitique, financier ou sanitaire a finalement servi de catalyseur à une mutation structurelle.
La question centrale n’est donc plus celle de la croissance, désormais acquise, mais celle de sa qualité. À l’horizon post-2025, le véritable enjeu pour le tourisme mondial ne sera pas de battre de nouveaux records, mais de concilier résilience économique, soutenabilité environnementale et justice territoriale. Le chiffre de 1,5 milliard de voyageurs n’est pas une fin en soi ; il est un test grandeur nature de notre capacité collective à voyager autrement.





