Il est temps de réparer l’arsenal juridique du tourisme

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Depuis plusieurs années, le secteur touristique marocain donne l’image d’un écosystème en mouvement permanent. Ateliers, conférences, forums, talk-shows, roadshows institutionnels et rencontres professionnelles se succèdent à un rythme soutenu. Les agendas sont pleins, les panels prestigieux, les discours maîtrisés. Et pourtant, une question fondamentale demeure irrésolue : sommes-nous réellement capables de traiter les sujets qui conditionnent la qualité du secteur, la protection du client, la crédibilité des acteurs locaux et, surtout, la sécurité juridique des investisseurs ?

Certes, la mobilisation est intense… mais souvent n’aboutit pas à grand-chose malgré la bonne volonté qui y est mise…

Il serait, en effet, malhonnête de nier l’effort de mobilisation collective. Les fédérations professionnelles, la CNT, le Ministère du Tourisme, les régions, les opérateurs privés multiplient les initiatives. La récente montée en puissance de formats comme les Hospitality Talks ou les cycles de réflexion managériale va dans le bon sens de la montée en compétence, de la réflexion stratégique et du partage d’expériences.

Mais cette dynamique renvoie malheureusement aussi à une faiblesse latente. Nous parlons beaucoup de vision, rarement de droit, souvent d’image, trop peu de cadre légal ; abondamment d’excellence, mais rarement de sécurité juridique du secteur tous corps de métiers confondus.

Or, en règle générale, un secteur mature ne se mesure pas au nombre de conférences qu’il organise, mais à sa capacité à trancher des sujets complexes, impopulaires parfois, mais indispensables.

Le tourisme n’est pas qu’une industrie de services. C’est aussi un écosystème réglementé, où se croisent intérêts économiques, protection du consommateur, responsabilité financière, conformité internationale et attractivité de l’investissement.

Sur ce terrain, les points noirs sont nombreux. Trop nombreux.

Prenons un exemple précis, révélateur et loin d’être superflu. La question de la caution bancaire exigée des agences de voyages et son articulation avec les pratiques de cash, ainsi que les incohérences relevées entre les versions linguistiques des textes juridiques français et arabe.

Ce sujet, pourtant prioritaire, touche à plusieurs enjeux critiques relatifs à la légalité constitutionnelle de certaines exigences financières, l’égalité de traitement entre opérateurs, la sécurité des fonds clients, la bancarisation réelle du secteur et, in fine, la crédibilité du Maroc vis-à-vis des partenaires internationaux.

Et pourtant, après échanges institutionnels et sollicitations répétées, aucune réponse claire, consolidée et juridiquement opposable n’émerge, ni du côté des fédérations concernées, ni du Ministère, ni même des instances faîtières.

Il semble que ce statu quo n’est pas neutre. Il crée une zone grise où prospèrent l’insécurité juridique, l’interprétation arbitraire, la défiance des investisseurs sérieux, et, à terme, la fragilisation de l’ensemble de la chaîne de valeur.

La question n’est donc pas de savoir si les fédérations sont actives. Elles le sont. La vraie question est plus dérangeante : sont-elles aujourd’hui outillées, structurées et mandatées pour porter des chantiers juridiques lourds, transversaux et politiquement sensibles ?

Car traiter ces sujets suppose une expertise juridique pointue, une capacité de dialogue interministériel, une vision de long terme et surtout, le courage de remettre en question des textes obsolètes ou contradictoires.

Or, trop souvent, l’action fédérative est dos au mur quand elle soulève des questions du genre à l’administration de tutelle ainsi qu’auprès des administrations intervenantes. Elle peine à trouver entendeur même si souvent l’oreille sensible prêtée mais sourde. Résultat, cette action reste, malgré la bonne volonté militante des principales fédérations de métiers membres de la CNT, cantonnée à la représentation événementielle, la gestion de l’existant, la réaction aux crises ou la communication institutionnelle.

Ce rôle est utile, mais il ne suffit plus. L’admet-on ?

Le Ministère du Tourisme, de son côté, évolue dans un cadre contraint entre compétences partagées, textes anciens, chevauchements réglementaires avec d’autres départements (Intérieur, Finances, Justice, Transport, Commerce). Cela explique en partie la lenteur des réformes.

Mais cela ne justifie pas l’absence d’une feuille de route juridique claire, publique, priorisée, assortie de délais et de responsabilités identifiées.

Aujourd’hui, trop de sujets restent en suspension virtuelle, bien qu’ ils sont connus, identifiés, parfois même documentés mais jamais arbitrés.

Dans ce contexte, le danger n’est pas immédiat mais profond. Pour la bonne raison qu’un investisseur ne craint pas un cadre exigeant. Il craint un cadre flou.

Car, dans sa conception à lui, un secteur peut être réglementé, contraignant, même strict. Mais il doit être lisible, stable et juridiquement cohérent.

À défaut, seuls prospèrent les acteurs opportunistes, tandis que les investisseurs sérieux hésitent, diffèrent ou se retirent.

Enseignement : Le secteur touristique marocain n’a pas besoin de plus d’événements. Il a besoin de moins de dispersion et plus de décisions structurantes.

Il est donc temps, avant qu’il soit trop tard, que nos fédérations s’attèlent à dresser un inventaire exhaustif des chantiers juridiques bloquants, hiérarchiser les priorités, créer de véritables task forces mixtes (juristes, professionnels, institutions), produire des arbitrages clairs, même imparfaits et surtout, assumer politiquement et professionnellement ces choix.

La qualité du service, l’hospitalité, l’expérience client, la montée en gamme sont des objectifs nobles. Mais aucune excellence durable ne peut s’épanouir sur un socle juridique instable.

Le véritable leadership sectoriel, aujourd’hui, se calcule à la capacité collective de résoudre les sujets que tout le monde connaît et que personne ne tranche. C’est là que se joue l’avenir du tourisme marocain.

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