La CNT vient de publier le bilan du premier semestre 2026 qui, pris dans son ensemble, se présente comme un document de confirmation d’une étape ascendante, d’un intérêt renouvelé des grands groupes hôteliers, d’une accélération de la connectivité et d’une mobilisation accrue autour de la Coupe du Monde 2030.
En effet, le bilan confirme la vigueur de la destination Maroc.
La lecture du rapport appelle toutefois une distinction essentielle. Il s’agit d’abord d’un bilan institutionnel et professionnel, qui rassemble des données sectorielles, des annonces d’opérateurs, des partenariats, des événements et des initiatives de la CNT. Il ne constitue pas, à lui seul, un audit indépendant de la performance touristique nationale. Certaines données sont arrêtées à fin juillet, d’autres à fin août, tandis que plusieurs projets sont encore au stade de l’annonce ou de la programmation. Non, cette nuance ne diminue pas l’intérêt du document. Elle permet au contraire de mieux comprendre ce qu’il confirme réellement et ce qu’il laisse encore dans l’ombre.
Les principaux chiffres mis en avant par la CNT sont solides dans leur tendance. Le rapport fait état de 14,1 millions d’arrivées à fin août 2026, en hausse de 4,5 %, de 79 milliards de dirhams de recettes de voyage à fin juillet, en progression de 13 %, et de 25,9 millions de nuitées classées à fin juillet, en hausse de 8 %. Les transferts des Marocains résidant à l’étranger atteignent, eux, 40 milliards de dirhams à fin avril, soit une progression de 9,8 %.
Quelle part de la hausse des recettes provient de l’augmentation du nombre de visiteurs ? Quelle part relève d’une dépense moyenne plus élevée ? Les recettes sont-elles tirées par l’hôtellerie, le transport, la restauration, les loisirs ou les achats ? Et quelle proportion est réellement captée par les entreprises marocaines plutôt que par les opérateurs internationaux, les plateformes de réservation ou les compagnies aériennes ?
Les arrivées sont arrêtées à fin août, les recettes et les nuitées à fin juillet, tandis que les transferts MRE sont arrêtés à fin avril. Cette présentation est compréhensible dans un document publié en cours d’année, mais elle interdit de comparer mécaniquement les indicateurs comme s’ils décrivaient tous le même semestre.
Le rapport cite également un taux d’occupation national de 52 % au premier trimestre. Il s’agit d’un taux moyen, qui peut masquer de fortes disparités entre destinations, catégories d’établissements, saisons et clientèles. Une moyenne nationale ne dit rien, par exemple, de la situation réelle des hôtels indépendants, des établissements vieillissants ou des destinations moins connectées.
La connectivité aérienne constitue l’un des points les plus convaincants du bilan. La CNT recense plusieurs nouvelles liaisons en 2026, notamment Casablanca-Saint-Pétersbourg, Casablanca-Los Angeles, ainsi que des dessertes vers Pointe-Noire, Tripoli, Beyrouth, Bilbao, Alicante et Vérone. Le rapport mentionne aussi les nouvelles bases régionales de Tétouan et de Marrakech, ainsi que l’ouverture, en avril, d’une base à Rabat avec 20 lignes, dont sept nouvelles liaisons européennes.
La hausse annoncée de 45 % de la capacité estivale au départ de Rabat et l’augmentation de 34 % des capacités vers l’Allemagne, à la suite d’accords conclus par l’ONMT avec Condor, Eurowings et Discover Airlines, illustrent une stratégie désormais plus offensive sur plusieurs marchés.
Les chiffres des principaux aéroports confirment cette progression. Marrakech-Ménara aurait accueilli 2,627 millions d’arrivées au premier semestre, Casablanca Mohammed V 1,598 million, Agadir 767 000, Tanger 594 000 et Rabat-Salé 467 000. Les hausses vont de 10 % à Marrakech et Agadir à 18 % à Rabat.
Le rapport ne précise pas, pour chaque liaison, les objectifs de remplissage, les mécanismes de soutien public, les budgets de co-marketing, les engagements des compagnies ni les résultats observés après plusieurs mois d’exploitation. Or, à mesure que les partenariats aériens se multiplient, la question de leur coût réel pour la collectivité devient incontournable.
Le premier semestre a été marqué par une forte présence des dirigeants des grands groupes internationaux. Accor et Risma annoncent une nouvelle phase de leur partenariat, avec un Sofitel à Tanger prévu pour 2029, un programme de rénovation du parc existant, une académie de formation visant 1 000 collaborateurs en trois ans et la conversion d’une majorité des contrats de gestion en contrats de franchise.
Marriott annonce sept nouveaux hôtels et l’introduction de marques telles que Moxy, Residence Inn et AC by Marriott. Radisson confirme plusieurs projets, dont le Bouskoura Park Resort, associé à un investissement annoncé de 300 millions de dirhams. Hyatt prévoit un Hyatt Regency Mazagan de 122 chambres.
Hilton, de son côté, affiche l’ambition de faire passer son portefeuille marocain de 12 à 25 établissements. Les projets annoncés couvrent Rabat-Salé, Casablanca, Chefchaouen, Marrakech, Nador et Tétouan, avec un impact projeté de plus de 2 000 emplois, en plus des 1 500 collaborateurs déjà employés par le groupe au Maroc.
Le rapport cite également l’arrivée annoncée d’Aman, de Six Senses et de Rosewood, ainsi que la programmation de 12 nouveaux palaces cinq étoiles entre 2026 et 2030. Il s’appuie sur le rapport du W Hospitality Group pour présenter le Maroc comme le deuxième marché hôtelier d’Afrique, avec 75 hôtels en développement représentant 10 606 chambres.
Ces annonces sont importantes. Elles signalent que notre pays demeure attractif pour les groupes internationaux et que les investisseurs anticipent une demande future liée à la croissance des flux, aux grands événements et à l’évolution du positionnement de la destination.
Le bilan ne fournit pas de tableau permettant de distinguer les projets ayant obtenu leur financement, ceux ayant reçu les autorisations nécessaires, ceux dont les travaux ont commencé et ceux dont l’ouverture est effectivement sécurisée. Cette absence est un angle mort majeur, particulièrement à l’approche de 2030.
Un autre point concerne la géographie de l’investissement. La multiplication des projets à Marrakech, Casablanca, Rabat, Tanger, Agadir ou dans certaines zones balnéaires renforce les pôles déjà attractifs. Elle ne garantit pas, à elle seule, un développement équilibré des territoires. Le Maroc devra éviter que la croissance de la capacité hôtelière ne se traduise par une concentration accrue de l’investissement dans les destinations déjà les mieux équipées.
Le rapport consacre une place importante à Risma, qui a réalisé en janvier 2026 une augmentation de capital de 450 millions de dirhams, correspondant à l’émission de 1,5 million d’actions nouvelles à 300 dirhams. L’opération devait notamment contribuer au refinancement de l’acquisition du Centre Multifonctionnel de Guéliz, comprenant les murs du Radisson Blu.
L’un des passages les plus importants du rapport est aussi l’un des moins développés. La CNT relève une progression des transferts MRE, mais une baisse d’environ 10 % du tourisme interne au cours des deux premiers mois de 2026.
Le rapport identifie la redynamisation du tourisme interne comme un enjeu central du second semestre, mais ne détaille pas les causes du recul. S’agit-il d’une baisse du pouvoir d’achat, d’une hausse des tarifs hôteliers, d’une concurrence accrue des locations informelles, d’une modification des habitudes de voyage, d’un déficit d’animation ou d’un manque d’offres adaptées aux familles marocaines ?
La question du prix est probablement déterminante. Le développement d’une offre haut de gamme et l’arrivée de marques internationales peuvent renforcer l’attractivité du Maroc à l’étranger, mais ils ne répondent pas nécessairement aux besoins du marché national. Le tourisme interne exige des produits accessibles, des formules adaptées aux familles, des transports abordables, une animation régulière et une politique tarifaire moins dépendante des pics de demande.
Le rapport insiste à juste titre sur la formation. La CNT recense 18 modules lancés dans le cadre de la CNT Academy, une alliance entre la FNIH et l’AICR Morocco, des initiatives avec l’OFPPT, des compétitions destinées aux étudiants et un travail de rapprochement entre établissements de formation et entreprises.
La Confédération reconnaît elle-même que le décalage entre les besoins de l’industrie et les parcours de formation demeure l’un des principaux freins à la compétitivité. Cette alerte est probablement plus structurante que certaines annonces hôtelières. Un établissement peut être construit en quelques années. Former, fidéliser et professionnaliser les équipes demande davantage de temps. Or la compétitivité d’une destination ne se joue pas uniquement dans l’architecture des hôtels ou la puissance des marques, mais dans la qualité de l’accueil, la maîtrise des langues, la capacité de résolution des problèmes, la culture du service et la stabilité des équipes.
Le rapport mentionne également la sous-utilisation des mécanismes de financement de la formation continue, notamment le GIAC et le Contrat spécial de formation. La CNT prévoit un plan d’information ciblé dans le Souss-Massa afin de doubler le nombre d’établissements bénéficiant d’un plan de formation financé.
C’est un chantier concret. Mais il appelle des indicateurs plus exigeants : nombre de salariés formés, taux de certification, progression des compétences, baisse du turnover, amélioration de la satisfaction client, évolution des salaires, insertion des jeunes diplômés et taux de fidélisation après formation.
Le bilan évoque des objectifs environnementaux importants : réduction de 20 % de la consommation énergétique des hôtels de plus de 50 chambres d’ici 2030, part de 30 % d’énergies renouvelables, publication obligatoire d’un bilan carbone certifié, objectif de 70 % de recyclage, suppression des plastiques à usage unique et valorisation des biodéchets.
Le rapport annonce également une nouvelle certification nationale appelée à remplacer la Clef Verte, avec des critères renforcés portant notamment sur l’emploi local, la réutilisation des eaux grises et les audits énergétiques.
Mais les objectifs ne valent que par leurs mécanismes de contrôle. Qui certifiera les bilans carbone ? À quelle fréquence ? Selon quelles normes ? Les données seront-elles publiques ? Comment seront contrôlées les déclarations des établissements ? Les réductions de taxe de séjour annoncées pour les établissements exemplaires seront-elles conditionnées à des résultats vérifiables ou à une simple obtention de label ?
Le rapport ne précise pas davantage les modalités de financement de cette transition. Or les grands groupes peuvent mobiliser des moyens techniques et financiers que les hôtels indépendants, les maisons d’hôtes et les petites entreprises ne possèdent pas nécessairement.
La CNT met en avant le programme « Stay Cashless », conclu avec le ministère du Tourisme, Attijariwafa Bank et Visa. L’objectif est de faciliter l’adoption du paiement électronique dans les TPME touristiques, avec des solutions telles que le pay-by-link, le tap-on-phone et la conversion dynamique de devises. Or, la digitalisation du tourisme ne peut pas se limiter au paiement. Elle concerne également la distribution, la gestion des stocks, la relation client, la donnée, la billetterie, la mobilité, la gestion des avis, la commercialisation des expériences et l’interopérabilité des systèmes.
Le partenariat CNT-APEBI sur la Travel Tech va dans cette direction. Il prévoit de développer des solutions adaptées aux besoins du secteur, de favoriser l’émergence de startups et de structurer un dialogue entre les entreprises touristiques et l’écosystème technologique.
On peut alors se demander combien de TPME utilisent déjà ces solutions ? Combien ont augmenté leur chiffre d’affaires grâce au digital ? Quelle part de la valeur est captée par les plateformes internationales ? Le Maroc dispose-t-il d’outils nationaux suffisamment compétitifs pour limiter sa dépendance technologique ?
Le rapport revendique une activité soutenue de la CNT : trois événements organisés ou coorganisés, neuf mémorandums ou conventions, neuf commissions actives, 5 000 professionnels touchés par les webinaires, neuf représentations internationales et 18 modules de formation lancés.
La Confédération est également présente aux côtés de l’ONMT dans les grands salons internationaux, aux forums économiques, dans les rencontres consacrées à l’investissement, à la formation, au digital, au tourisme durable et à la préparation du Mondial 2030. Cette présence traduit une volonté de peser davantage dans la définition des politiques publiques et dans la coordination du secteur privé. Elle est légitime pour une organisation professionnelle qui entend représenter les intérêts de l’industrie touristique.
La Confédération annonce notamment un futur groupe de travail avec l’AVRSK pour accompagner la transformation d’agences historiquement orientées vers l’outgoing en acteurs de l’incoming et du réceptif.
Le rapport inscrit la plupart de ses perspectives dans la préparation de la Coupe du Monde 2030. Il rappelle que la feuille de route 2023-2026 visait 17,5 millions de visiteurs à l’horizon 2026, objectif dépassé dès 2025 avec près de 20 millions d’arrivées. La nouvelle ambition est désormais fixée à 26 millions de visiteurs en 2030.
La CAN 2025 aurait permis de réaliser environ 80 % des infrastructures prévues pour le Mondial, tandis que la candidature marocaine vise plus de 100 000 chambres cumulées dans les six villes hôtes. Le rapport cite également la future ligne à grande vitesse Kénitra–Marrakech, le terminal T3 de Casablanca et les extensions des aéroports de Marrakech, Tanger, Fès et Agadir.
Le bilan CNT S1 2026 confirme une dynamique réelle. Il montre un Maroc davantage connecté, plus visible auprès des grands opérateurs internationaux et engagé dans une modernisation de son offre. Il met également en avant des chantiers structurants sur la formation, le digital, le tourisme durable et l’investissement.
Le Maroc n’est plus au stade où il doit démontrer qu’il peut attirer des visiteurs. Il doit désormais démontrer qu’il sait convertir cette attractivité en prospérité durable.
Le bilan de la CNT est donc moins une conclusion qu’un point de passage. Il confirme la force de la trajectoire. Il rappelle aussi que la prochaine étape exigera autre chose que des records : des preuves, des indicateurs comparables, des engagements suivis et une capacité à rendre des comptes sur les résultats.
Car à l’approche de 2030, le tourisme marocain ne pourra plus être jugé uniquement sur sa visibilité internationale. Il devra l’être sur sa capacité à créer de la valeur au Maroc…





