Les CRI ont-ils pris le relais des délégués du Tourisme ?

Serait-ce le basculement en douce dans la fabrique territoriale de l’hôtellerie-restauration marocaine? Tout porte à le croire, du moins sur la terrain…

Depuis la réforme des Centres régionaux d’investissement engagée après la loi 47-18, une transformation radicale s’opère dans l’écosystème touristique marocain. Les Centres Régionaux d’Investissement (CRI) sont devenus le point d’entrée quasi incontournable pour tout projet hôtelier, de restauration ou d’équipement de loisirs.

A l’ombre de cette centralisation administrative se pose une question préoccupante : assiste-t-on à un transfert progressif d’influence des délégués régionaux du Tourisme vers les CRI ? Ou plutôt à une redéfinition du rôle de chacun dans une chaîne décisionnelle plus technocratique et intégrée ? Mieux : là fameux guichet unique, est-ce une rationalisation ou plutôt une recentralisation ?

En théorie, le guichet unique régional devait simplifier. Dans les faits, tout porteur de projet, qu’il soit hôtel, riad, maison d’hôtes, camping, centre de congrès ou restaurant, doit désormais  déposer son dossier via le CRI, obtenir l’avis des commissions régionales unifiées, produire un dossier technique complet (architectural, urbanistique, sécurité, environnement), fournir le fameux document de conformité du local et, bien entendu, attendre la validation préalable à toute exploitation qui, à priori, prend des semaines.

Quant au délégué régional du Tourisme, il intervient toujours pour le classement, la conformité aux normes d’hébergement ou de restauration et l’autorisation d’exploiter. Mais il n’est plus l’interface principale. Il devient un maillon dans une chaîne coordonnée par le CRI.

Cette évolution change profondément la dynamique de l’investissement touristique qui n’est plus traité d’abord comme un projet de destination, mais comme un projet économique global soumis aux mêmes filtres que l’industrie ou le commerce.

Officiellement, la réforme vise la réduction drastique des délais. Certaines régions annoncent des traitements en moins de 30 jours pour les projets standards. D’autres n’ont pas cette chance, car plusieurs évoquent encore des cycles dépassant fréquemment 120 à 180 jours, notamment lorsque le local nécessite une régularisation urbanistique, la conformité incendie ou accessibilité PMR pose problème, la commission mixte demande des compléments techniques ou le dossier inclut une demande de licence d’alcool.

Le « document de conformité de l’espace » est devenu le point névralgique. Sans lui pas d’autorisation d’exploitation, pas de classement touristique, pas de licence d’alcool.

Pour de nombreux restaurateurs, l’enjeu est compliqué. Un établissement prêt à ouvrir peut rester fermé plusieurs mois, immobilisant trésorerie et emplois.

La restauration est, en effet, particulièrement impactée. Désormais, l’obtention d’un classement (au moins une fourchette) conditionne l’exploitation touristique officielle. Sans classement : “No Go” pour les marchés structurés, partenariats hôteliers ou plateformes premium.

C’est pourquoi beaucoup de nouveaux restaurateurs ont anticipé ces dispositions. Ils structurent désormais leurs projets dès l’origine avec architectes spécialisés en normes ERP, bureaux d’études sécurité et conseils juridiques pour les licences.

Certes, on observe là une professionnalisation accrue, mais aussi une élévation du ticket d’entrée financier. Le petit entrepreneur informel, qui constituait une partie de la vitalité gastronomique locale, est mécaniquement fragilisé.

Les délégations régionales du Tourisme conservent un pouvoir technique décisif au niveau du contrôle de conformité aux normes d’hébergement, l’attribution du classement hôtelier ou restauration, l’inspection périodique et la validation des standards pour maisons d’hôtes, riads, auberges.

Cependant, leur rôle devient davantage normatif que facilitateur. Le centre de gravité s’est déplacé vers la logique d’investissement pilotée par les CRI.

En fait, ce déplacement modifie l’équilibre territorial vu que le tourisme n’est plus un secteur piloté uniquement par sa propre administration de tutelle, mais intégré à la politique régionale d’attractivité globale.

Nous sommes tous d’accord que la simplification administrative réformée répond au besoin de réduire l’arbitraire, digitaliser les procédures, harmoniser les décisions régionales et renforcer la transparence. Soit. Mais est-ce vraiment le cas sur le terrain où l’investisseur a plutôt le sentiment d’être devant une montée en complexité technique ? Pour la bonne raison que la dite réforme introduit une exigence documentaire élevée. Pour un hôtel ou un centre de loisirs, le dossier peut inclure une étude d’impact environnemental, conformité urbanistique détaillée, autorisations de sécurité, avis multi-administrations et engagement fiscal et social.

La logique devient celle de la conformité préalable totale. On sécurise l’investissement avant l’exploitation.

Bien sûr, cette approche est saine pour l’image internationale du Maroc, mais elle nécessite un accompagnement réel des porteurs de projets, surtout dans les régions émergentes.

À l’approche des grands rendez-vous internationaux et de la montée en capacité aéroportuaire et hôtelière, la question n’est pas de revenir en arrière.

Peut-on réellement garantir un délai moyen de 30 jours pour les projets standards ? Les CRI disposent-ils des compétences sectorielles touristiques suffisantes pour comprendre les spécificités de l’hospitalité (saisonnalité, modèle économique fragile, dépendance aux flux) ?

Le risque, sinon, serait de traiter un riad patrimonial comme un simple commerce, ou un centre culturel comme une unité industrielle.

On est devant une recomposition toute gentille de la gouvernance touristique. Les CRI pilotent l’investissement. Les délégations du Tourisme garantissent la norme. Les communes contrôlent l’urbanisme. Les services sécuritaires encadrent l’exploitation.

Les CRI ne remplacent pas les délégués du Tourisme. Ils redéfinissent le centre de gravité décisionnel.

Le tourisme marocain entre dans une phase de maturité administrative. Reste à transformer cette exigence réglementaire en véritable levier de compétitivité. Car à l’échelle d’un investisseur international ou d’un restaurateur local, la variable clé reste la même prévisibilité des délais, clarté des normes, équité territoriale.

Si les 180 jours persistent, le coût invisible sera celui de l’opportunité manquée.

A bon entendeur.

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