Femmes et gouvernance touristique au Maroc, parlons-en !

La question du leadership féminin au Maroc continue de parrainer un paradoxe persistant dans un domaine où les femmes représentent quand même une part essentielle de la force de travail dans l’hôtellerie, le patrimoine, l’artisanat, l’événementiel, l’expérience client… Elles restent, à quelques menues exceptions près, massivement absentes des lieux où se décident les orientations, les budgets et les stratégies du tourisme national.

Bien entendu, le discours officiel, plein de volontarisme, parle à qui veut l’entendre d’égalité, de montée en compétence et de tourisme durable, mais dans la réalité des instances professionnelles, le pouvoir reste très largement masculin. Non par hostilité ouverte, mais par inertie formelle. Une inertie qui pèse aujourd’hui sur la performance même du secteur. Bref, un secteur féminisé dans la base, masculin dans le sommet…

L’ossature de la gouvernance touristique, complexe et multi-niveaux, repose sur trois étages. D’abord, les instances nationales (Ministère, ONMT, Confédération Nationale du Tourisme), ensuite les structures régionales (CRT), puis les Conseils Provinciaux du Tourisme (CPT) et associations locales.

C’est dans les deux derniers segments que le contraste est le plus choquant.

Qui plus est, et sur le terrain, les femmes soutiennent l’infrastructure humaine du tourisme marocain comme cheffes de réception, directrices marketing, fondatrices de maisons d’hôtes, productrices artisanales, gestionnaires de projets dans le rural… Elles innovent, racontent les territoires, accueillent, transmettent et forment. Après, quoi?

Concrètement, lorsque l’on monte dans les étages institutionnels d’où partent les décisions, le nombre de femmes chute brutalement.

Les bureaux exécutifs des CRT ? Majoritairement masculins.

Les présidences de fédérations ? Masculines.

Les commissions budgétaires et stratégiques ? Presque exclusivement masculines…

Une exception symbolique revient souvent dans les discussions : Rkia Alaoui, présidente du CRT Tanger-Tétouan-Al Hoceima, l’une des rares femmes à diriger un organe territorial du tourisme. Une exception qui, paradoxalement, confirme l’ampleur du déséquilibre national.

Le premier moteur de cette stagnation est l’absence totale de statistiques genrées dans les instances touristiques.

Ni les CRT, ni la CNT, ni la majorité des fédérations métiers ne publient la répartition hommes-femmes dans leurs bureaux, leurs commissions ou leurs adhérents.

Sans chiffres, pas de diagnostic. Sans diagnostic, pas de politique. Et sans politique, l’inégalité est pleinement consacrée.

Malheureusement, le secteur touristique marocain fonctionne encore ainsi sur un modèle opaque hérité d’anciens réseaux professionnels, où l’accès aux responsabilités dépend autant du capital relationnel que du parcours entrepreneurial. Les femmes, moins nombreuses historiquement dans la direction d’hôtels, d’agences de voyage ou de transport touristique, ont donc moins de visibilité légitime dans ces circuits de représentation.

Bref, un verrouillage culturel, ancien et auto-entretenu.

Loin des organes centraux, un autre Maroc du tourisme prend alors forme. Celui des coopératives féminines, des projets de tourisme solidaire, des expériences locales portées par des femmes comme Women Touch Morocco, par exemple, devenue emblématique de cette nouvelle génération de leadership territorial.

Dans ces modèles émergents, la gouvernance féminine est directe, horizontale, inclusive.

Elle produit de la valeur locale, crée de l’emploi, relie les communautés et renforce l’identité culturelle.

Ce sont souvent les seuls espaces où les femmes exercent un pouvoir réel, sans filtre, sans hiérarchie pesante et sans codes hérités.

Mais ces initiatives restent périphériques, rarement connectées aux sphères décisionnelles régionales ou nationales.

Elles démontrent un potentiel immense, mais un potentiel encore extérieur au centre de gravité institutionnel du tourisme marocain.

Une question d’efficacité, pas seulement d’équité…

Réduire la sous-représentation des femmes à un simple enjeu sociétal est une erreur analytique.

Dans les faits, la féminisation de la gouvernance touristique est devenue un enjeu de compétitivité nationale.

Le Maroc dispose des talents féminins, de l’écosystème touristique et du cadre réglementaire pour y parvenir. Il lui manque l’élan institutionnel.

Le tourisme marocain est l’un des secteurs où la diversité humaine est la plus visible, mais l’un de ceux où la diversité du pouvoir l’est le moins.

Il avance, se modernise, se réinvente mais, au beau milieu de son architecture, la parité reste une chimère, pas une réalité.

Il ne s’agit pas d’opposer les professionnelles femmes et professionnels hommes, mais d’aligner la gouvernance sur la réalité d’o secteur féminisé, mobile, créatif, hybride, profondément social et territorialisé.

Si notre pays veut faire du tourisme une clef de développement assuré, d’attractivité internationale et de cohésion sociale, il lui faudra féminiser là où tout commence, dans les lieux qui décident.

Parce que dans le tourisme, comme dans tout écosystème vivant, la diversité n’est pas un supplément d’âme. C’est un moteur. Un moteur qui, aujourd’hui encore, tourne à moitié de sa capacité.

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