Après les moutons et le carburant, voici venue la farce des voyages subventionnés pour la Coupe du Monde 2026

Décidément, notre chère économie administrée n’est pas près de disparaître, vraiment. Seulement, elle change simplement de secteur, de vocabulaire et de justification politique. Après les subventions exceptionnelles généreusement cueillies par les heureux frakchias (spéculateurs de la démesure) sur les moutons de l’Aïd Al Adha, les mécanismes de compensation indirecte sur les carburants, les aides massives à certains segments de la santé privée ou encore les soutiens sectoriels à répétition, voilà désormais qu’un nouveau terrain de redistribution publique et parapublique tout aussi généreuse fait son apparition accordée au tourisme sportif international, si l’on peut dire.

Direction les États-Unis, le Canada et le Mexique pour la Coupe du Monde FIFA 2026.

Bon gré mal gré, l’initiative est séduisante. Une offre spéciale autour de 10.000 dirhams pour un billet d’avion aller-retour en classe économique, parfois via des vols charters, avec des tickets de match proposés à des tarifs symboliques avoisinant 500 dirhams, tandis que l’hébergement reste à la charge du supporter. Pour beaucoup de Marocains, l’occasion est plus qu’attirante d’accompagner les Lions de l’Atlas sur le continent américain après l’épopée de Doha 2022.

Compliqué, évidemment, de critiquer frontalement une opération populaire, patriotique et émotionnellement fédératrice. Sauf qu’en coulisses, il y a un revers dont il faut absolument parler en honnêtes citoyens. C’est une profession entière, les agences de voyages, qui devient progressivement marginalisée des grands flux organisés du tourisme sportif marocain. Parent pauvre malgré lui, ce secteur se bat indéfiniment tout seul contre vents et marées sans qu’on lui tende la perche de salut et se meurt, petit à petit, de sa plus belle mort…

Le malaise ne date pas d’aujourd’hui. Durant la Coupe du Monde au Qatar, une grande partie des agences marocaines avaient déjà dénoncé une distorsion de concurrence sans précédent. Alors qu’elles tentaient d’assembler des packages classiques, soit vols, hébergement, transferts et billetterie, les institutions publiques et fédérales avaient brusquement injecté des offres ultra-subventionnées impossibles à concurrencer économiquement. Le résultat fut dramatique.

Des professionnels qui avaient engagé des réservations aériennes, préacheté des chambres ou sécurisé des allotements hôteliers se sont retrouvés face à un marché soudainement administré, où le prix final n’avait plus aucun rapport avec les coûts réels du transport aérien ou du séjour.

Le problème dépassait le commercial en devenant structurel. Oui! Comment une agence privée peut-elle construire une stratégie tarifaire cohérente lorsque, à quelques semaines de l’événement, un acteur institutionnel casse mécaniquement les prix grâce à des financements indirects, des accords politiques ou des montages hors marché ?

Ne serait-ce pas là une déclaration mal dissimulée de rupture d’équilibre concurrentiel?

Le comble du paradoxe est d’autant plus violent que les agences de voyages assument, elles, l’intégralité du risque financier.

Lorsqu’un opérateur privé bloque des sièges aériens sur des vols transatlantiques, avance des garanties hôtelières aux États-Unis ou réserve des contingents de chambres dans des villes comme Miami, New York, Dallas ou Los Angeles, il immobilise du cash réel, souvent sans garantie de remplissage.

Une agence privée construit donc des produits à haut risque sur des bases commerciales classiques.

Mais lorsque des packages institutionnels subventionnés apparaissent ensuite avec des prix artificiellement bas, le marché entier devient imprévisible. Les clients attendent les offres miracles. Les réservations privées ralentissent. Les marges disparaissent. Les professionnels se retrouvent transformés en simples spectateurs d’un marché qu’ils sont pourtant censés animer.

Tout cela face au grand non-dit : qui finance réellement ces opérations ?

Une grande question reste largement taboue. Qui absorbe réellement l’écart entre les coûts réels et les prix proposés au public ?

Car un aller-retour Maroc–États-Unis pendant une Coupe du Monde, même optimisé via du charter ou du groupage, ne correspond évidemment pas à un simple tarif commercial classique. Encore moins lorsqu’on y ajoute une logique de billets sportifs à prix symboliques.

Officiellement, on parle de mobilisation nationale, de partenariats, de soutien aux supporters, de promotion de l’image du Maroc.

Mais économiquement, cela revient à créer un système parallèle où certains flux échappent totalement aux règles normales du marché touristique.

Et cela pose une autre question sensible. Pourquoi les agences de voyages marocaines ne sont-elles quasiment jamais intégrées à ces montages stratégiques ? Incompréhensible ! C’est toute une filière touristique qui se trouve tenue à l’écart de son propre marché…

C’est probablement là le cœur du problème. Le Maroc ne manque pourtant pas d’agences expérimentées dans le tourisme événementiel, le MICE, les déplacements de groupes ou les grands événements sportifs internationaux.

Certaines ont géré des déplacements complexes sur plusieurs continents depuis des décennies. D’autres disposent de réseaux IATA, d’accords consolidateurs ou de capacités d’organisation importantes. Pourtant, lors des grands rendez-vous footballistiques, le modèle dominant devient ultra-centralisé à ce type de circuits parallèles et packages hors marché. Tandis que les agences traditionnelles restent périphériques. Au mieux, elles récupèrent quelques clients résiduels. Au pire, elles regardent passer les flux.

Cette marginalisation progressive est d’autant plus paradoxale que le discours officiel marocain défend régulièrement la PME, l’entrepreneuriat touristique et l’intégration des opérateurs privés dans la chaîne de valeur nationale.

Bref. Le sujet dépasse largement le football.

Depuis quelques années, plusieurs secteurs fonctionnent d’ailleurs selon une logique hybride d’économie de marché dans les périodes normales et d’intervention massive dès qu’un enjeu politique, social ou symbolique apparaît. Le tourisme sportif semble désormais suivre la même trajectoire.

Une question presque interdite : le privé a-t-il encore sa place ? Beaucoup d’agents de voyages posent aujourd’hui la question à voix basse.

Le secteur privé est-il encore considéré comme un partenaire économique… ou simplement comme un acteur accessoire que l’on contourne dès qu’un événement devient stratégique ?

Car à force de subventions ponctuelles, d’opérations exceptionnelles et de circuits parallèles, le marché finit par envoyer un signal dangereux : investir, anticiper et prendre des risques n’offre plus d’avantage compétitif réel.

Or, l’économie touristique marocaine ne peut pas fonctionner durablement sur l’exception permanente.

Le plus étonnant reste sans doute l’absence totale de débat public sur le sujet. Comme si l’euphorie footballistique rendait impossible toute réflexion économique de fond.

Pourtant, hormis les images de supporters, les drapeaux et les avions spéciaux, le Maroc veut-il construire une véritable industrie du tourisme sportif intégrant ses opérateurs privés… ou simplement organiser, à chaque grande compétition, une économie parallèle pilotée par les institutions ?

Là est toute la question sans réponse…

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