La nouvelle initiative de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) visant à accompagner l’Égypte, le Maroc et la Turquie dans le développement durable de leurs espaces maritimes intervient à un moment où les questions de résilience côtière, d’attractivité touristique et de gouvernance territoriale deviennent centrales dans les politiques publiques méditerranéennes.
Pour le Maroc, l’enjeu dépasse largement le simple cadre environnemental. Comment valoriser durablement l’un des plus importants patrimoines côtiers d’Afrique sans reproduire les erreurs de planification, les lenteurs administratives et les déséquilibres territoriaux qui ont limité l’impact de plusieurs programmes précédents ?
Avec près de 3.500 kilomètres de côtes répartis entre la Méditerranée et l’Atlantique, le Maroc dispose d’un capital naturel rare à l’échelle régionale.
Des lagunes de Marchica aux falaises d’Al Hoceïma, des plages de Tamuda Bay aux espaces encore largement vierges du sud atlantique, en passant par El Jadida, Safi, Essaouira, Agadir, Tiznit, Dakhla et jusqu’à Guerguerat, le Royaume possède une diversité paysagère capable de soutenir plusieurs modèles touristiques simultanément : balnéaire classique, sports nautiques, écotourisme, tourisme de nature, croisières, tourisme résidentiel ou encore économie bleue.
Pourtant, malgré ce potentiel, le constat reste frappant.
Une partie importante du littoral demeure peu équipée ou insuffisamment connectée aux infrastructures touristiques, culturelles et économiques susceptibles de générer une activité durable tout au long de l’année.
Le contraste est particulièrement ressenti lorsqu’on compare certaines destinations marocaines à des références méditerranéennes comme la Costa del Sol espagnole, l’Algarve portugaise ou la Riviera turque, où les chaînes de valeur touristiques s’appuient sur des réseaux d’équipements, de loisirs, de mobilité et de services beaucoup plus denses.
L’initiative de la BERD ravive également le débat autour du Plan Azur, lancé dans le cadre de la Vision 2010 puis intégré aux stratégies touristiques successives. Conçu pour faire émerger plusieurs stations balnéaires majeures, le programme a produit des résultats très inégaux.
Certaines réalisations ont connu une montée en puissance réelle, notamment à Saïdia, Mazagan ou Taghazout Bay. D’autres projets ont rencontré des difficultés structurelles liées à la commercialisation, aux investissements, à la gouvernance foncière ou à l’évolution des marchés touristiques internationaux.
Le cas de Lixus reste souvent cité comme l’illustration d’un potentiel considérable qui n’a jamais atteint le niveau de développement initialement envisagé.
En plus des infrastructures, plusieurs experts soulignent que l’approche a longtemps privilégié la création de stations touristiques plutôt que l’intégration des territoires environnants dans une dynamique économique globale. Or, les destinations les plus performantes au monde sont généralement celles qui créent des liens organiques entre les hébergements, les habitants, les commerces locaux, les activités culturelles, les ports de plaisance, les espaces naturels et les services de proximité.
L’une des critiques les plus récurrentes formulées par les investisseurs, les entrepreneurs et les opérateurs touristiques concerne la complexité administrative.
L’ouverture d’un club nautique, d’une école de surf, d’un centre de plongée, d’un camping moderne ou d’une infrastructure légère de loisirs implique souvent l’intervention simultanée de multiples administrations, collectivités et organismes de contrôle. Automatiquement , cette fragmentation des responsabilités génère des délais qui peuvent décourager les porteurs de projets, notamment les petites et moyennes entreprises.
L’exemple fréquemment évoqué d’Aïn Diab, où certaines initiatives privées peinent à obtenir les autorisations nécessaires malgré un potentiel touristique évident, illustre les limites d’un système où la multiplication des validations administratives devient parfois un frein à l’innovation.
En plus d’être réglementaire, le défi concerne également la coordination entre les différents niveaux de décision, État, régions, communes, agences urbaines, autorités portuaires, services environnementaux et établissements publics.
Qui sait ? L’approche soutenue par la BERD pourrait précisément contribuer à faire évoluer le débat. Car le développement durable des zones côtières ne consiste plus aujourd’hui à multiplier les constructions. Les modèles les plus performants privilégient désormais la création de valeur ajoutée par mètre carré plutôt que l’extension permanente du bâti.
Les expériences internationales montrent que les retombées économiques les plus importantes proviennent souvent d’activités relativement légères en infrastructures mais fortement génératrices d’emplois : surf, voile, plongée, randonnée côtière, cyclotourisme, gastronomie maritime, tourisme scientifique, observation de la biodiversité, événements sportifs ou culturels.
Dans ce contexte, les côtes marocaines disposent d’avantages compétitifs encore insuffisamment exploités. Le Royaume bénéficie de conditions climatiques permettant une activité balnéaire durant une période nettement plus longue que de nombreuses destinations européennes. Certaines régions, notamment dans le Sud atlantique, peuvent attirer des visiteurs pratiquement toute l’année.
Le débat sur le tourisme balnéaire marocain se concentre souvent sur les hôtels haut de gamme ou les résidences touristiques. Pourtant, le segment essentiel des hébergements intermédiaires demeure sous-développé. Campings nouvelle génération, écolodges, auberges maritimes, villages de surf, hébergements sportifs ou structures destinées aux familles représentent aujourd’hui des marchés en forte croissance à l’échelle internationale.
Le déficit d’équipements de ce type limite la capacité de notre pays à capter certaines clientèles européennes en quête d’expériences plus accessibles et plus proches de la nature.
Le développement du littoral ne pourra donc pas reposer uniquement sur les grands projets immobiliers. Il nécessitera également une stratégie d’occupation intelligente de l’espace côtier favorisant une diversité d’usages et de catégories de visiteurs.
Faut-il une loi spécifique pour le tourisme balnéaire ? L’idée d’un cadre législatif dédié au tourisme balnéaire mérite d’être examinée.
Aujourd’hui, les règles applicables relèvent d’une multitude de textes concernant l’urbanisme, le domaine public maritime, l’environnement, l’investissement ou les collectivités territoriales.
Cette dispersion complique la lisibilité du cadre réglementaire. Une loi-cadre pourrait permettre de clarifier les procédures, de définir les activités autorisées, d’encadrer les investissements et de renforcer simultanément la protection environnementale.
L’objectif ne serait pas de déréglementer mais d’offrir davantage de visibilité aux opérateurs tout en garantissant la préservation des écosystèmes côtiers.
Les estimations avancées par certains professionnels du secteur évoquent la possibilité de générer plusieurs millions de visiteurs supplémentaires grâce à une meilleure valorisation du littoral marocain.
Le développement d’une offre balnéaire plus diversifiée, associée à une amélioration des connexions aériennes, routières et ferroviaires, pourrait effectivement accroître significativement les nuitées touristiques dans plusieurs régions côtières.
L’initiative de la BERD intervient est bonne. Mais l’expérience marocaine montre que les stratégies les plus ambitieuses échouent lorsqu’elles se heurtent à des obstacles administratifs, à une gouvernance disloquée ou à une absence de coordination entre les acteurs.
Notre pays est-il prêt à simplifier suffisamment ses mécanismes de décision pour permettre à ses 3.500 kilomètres de côtes de devenir un moteur économique, touristique et environnemental à la hauteur de leur potentiel réel ?
C’est probablement sur ce terrain que se jouera le succès, ou l’échec, de la nouvelle dynamique portée par la BERD.





