Rouvrir les hôtels ne sauvera pas, à lui seul, les destinations oubliées

Lorsque la ministre du Tourisme, Fatim-Zahra Ammor, annonce que plusieurs établissements hôteliers fermés depuis la crise sanitaire sont aujourd’hui en cours de réhabilitation et de relance, le signal est visiblement positif. Il montre qu’une capacité d’hébergement a été préservée, puis remise en mouvement après le choc de la pandémie de Covid-19 et des années de fragilité financière. Mais il faut le dire clairement, rouvrir des hôtels ne suffit pas. Pas si les destinations restent isolées. Pas si les clients ne viennent pas. Pas si l’économie locale ne tient pas.

Le vrai défi du tourisme marocain n’est plus seulement d’attirer davantage de visiteurs. Il est de faire vivre durablement les territoires touristiques. Il est de garantir une offre d’hébergement viable, rentable et pérenne, partout, et pas uniquement dans les grandes locomotives touristiques de notre pays.

Il est vrai que les chiffres de fréquentation battent régulièrement des records. Pourtant, dans cette performance nationale se déguise une réalité beaucoup plus dure. La carte touristique du Maroc reste profondément déséquilibrée. Certaines destinations affichent des taux d’occupation solides. D’autres, en revanche, peinent encore à retrouver leur souffle. Vu de cet angle, la réouverture d’hôtels n’est qu’un début. Jamais une fin.

Le cas d’Ouarzazate est, à cet égard, particulièrement parlant. Joliment présentée en carte postale lumineuse du sud marocain, on ne cessera jamais de répéter que la destination a bâti son économie sur trois piliers fragiles : les circuits internationaux, le tourisme culturel et l’industrie cinématographique. Tant que ces trois moteurs avançaient ensemble, le modèle tenait. Mais dès que les choses n’allaient pas tellement bien et que les tournages internationaux se sont raréfiés, tout l’édifice s’est fissuré. Brutalement. Visiblement. Durement.

La réouverture annoncée de huit hôtels est évidemment un signe de reprise. Elle traduit la confiance retrouvée de certains investisseurs. Elle permet aussi de préserver des emplois. On ne le conteste pas. Mais elle ne répond pas à la question essentielle, la seule qui compte vraiment : qui remplira ces chambres, et comment, dans la durée ? Car un hôtel rénové n’est pas un hôtel rentable. Un bâtiment remis à neuf n’est pas une activité sauvée.

Le problème est sempiternel. Ouarzazate souffre d’un déficit chronique d’accessibilité aérienne. Malgré son potentiel reconnu, la destination reste insuffisamment desservie par les compagnies nationales et internationales. Les fréquences sont limitées. Les correspondances sont peu compétitives. Les coûts de transport pèsent lourd. Trop lourd. Et pendant ce temps, d’autres villes marocaines, mieux connectées, captent la demande, pour ne pas dire le monopole.

Cette faiblesse de la connectivité a un effet immédiat vu qu’elle empêche les tour-opérateurs de programmer la destination convenablement. Elle freine aussi l’essor du tourisme individuel, pourtant en forte progression, qui privilégie les lieux faciles d’accès, les vols directs, les tarifs lisibles et les séjours simples à organiser. Donc , une destination difficile à rejoindre, une destination difficile à vendre. Puis une destination difficile à remplir.

Les professionnels du secteur le répètent depuis des années, c’est un cercle vicieux. Pas assez de clients, donc pas assez de lignes. Pas assez de lignes, donc pas assez de clients. Et au milieu, des hôtels qui ont investi, qui ont rénové, qui ont attendu. Trop longtemps. Souvent en vain.

À cette fragilité s’ajoute une concurrence tarifaire que de nombreux hôteliers jugent profondément déséquilibrée. L’exemple du club de vacances de l’ONE revient régulièrement dans les discussions locales. Grâce à des sacrifices tarifaires très consistants, ce type de structure peut proposer des prix très inférieurs à ceux du marché traditionnel. Résultat : une pression énorme sur les tarifs des hôtels privés. Ces derniers, eux, doivent absorber des charges fiscales, sociales et d’exploitation sans commune mesure avec celles de certains établissements bénéficiant d’un statut spécifique.

Et comme on le sait trop, quand la guerre des prix prend le dessus, tout le reste s’effondre. La qualité recule. Les marges disparaissent. Les investissements sont reportés. La maintenance est réduite. Les recrutements sont gelés. Puis le service se dégrade. Lentement, mais sûrement. Une destination ne se détruit pas d’un coup. Elle s’épuise. Elle s’abîme. Elle se vide.

Cette situation recèle une contradiction plus large de la stratégie touristique nationale. Le Maroc investit massivement dans les infrastructures. Il accompagne la rénovation de nombreux établissements. Il multiplie les campagnes de promotion à l’international. Mais sur le terrain, les réalités territoriales restent trop souvent traitées de manière uniforme. Or, chaque destination a ses contraintes. Chaque territoire a ses urgences. Chaque ville a ses fragilités.

Ouarzazate ne peut pas être pilotée comme Marrakech, Agadir ou Tanger. Son avenir dépend d’une approche spécifique, ciblée, assumée. Il faut penser mobilité aérienne, tourisme d’aventure, productions audiovisuelles, événements culturels, séjours de longue durée, tourisme scientifique lié aux paysages désertiques, sans oublier les nouvelles formes de travail à distance susceptibles d’attirer une clientèle internationale pendant plusieurs mois. Bref, il faut cesser de raisonner en slogans et commencer à raisonner en solutions.

Les professionnels locaux le disent aussi avec insistance, leur survie ne peut pas dépendre de quelques pics saisonniers. Ils réclament une vraie stratégie de remplissage annuel. Une stratégie fondée sur des conventions avec les tour-opérateurs, une politique aérienne ambitieuse, des incitations à l’organisation de congrès, d’événements sportifs ou culturels et une coordination réelle entre les acteurs publics. Pas des annonces. Pas des promesses. Des leviers. Des résultats. Des engagements.

Sur le terrain, les hôteliers ont le sentiment que leurs alertes ne sont pas suffisamment entendues. Beaucoup demandent aujourd’hui une réunion de travail spécifique avec la ministre du Tourisme pour traiter, sans détour, les difficultés propres à Ouarzazate. La question n’est plus de multiplier les aides ponctuelles. L’enjeu est de bâtir une feuille de route opérationnelle, claire, suivie, partagée, associant le ministère, les compagnies aériennes, les collectivités territoriales, les investisseurs et les représentants de la profession.

La réussite du tourisme marocain se mesure aussi à la capacité du pays à maintenir en activité son tissu hôtelier, y compris dans les destinations les plus vulnérables. Car un hôtel qui rouvre sans perspective de clientèle reste fragile. Et une destination qui perd ses établissements perd, peu à peu, son attractivité. Puis son économie. Puis sa place sur la carte.

Le véritable défi pour Ouarzazate comme pour d’autres territoires en marge des grands flux touristiques, n’est plus d’investir davantage. C’est de s’attaquer enfin aux causes profondes de la fragilité, à savoir l’accessibilité, la diversification de la demande, la régulation de la concurrence et une gouvernance réellement à l’écoute du terrain. Bref, pas des territoires à deux vitesses tel que proclamé Sa Majesté le Roi…

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