Le débat proposé par Luxe Radio le 14 septembre 2026 avait le mérite de poser une problématique qui dépasse les habituels satisfecit sur les records d’arrivées. Oui, le « boom touristique » que notre pays connaît et qui est crié sur tous les toits, est-il principalement le résultat d’une bonne gouvernance touristique, publique et privée, ou la conséquence logique d’une attractivité qui existait bien avant l’actuel Gouvernement?
Réunie autour d’Asmae Souitat, l’émission Avec ou Sans Parure a confronté quatre regards différents, celui mordant d’Othman Cherif Alami, président du CRT Casablanca-Settat, le sympathique Yahia El Abbassi, fondateur et directeur de l’agence CASBAH, la conciliante Wissal El Gharbaoui, spécialiste de l’industrie touristique, et Youssef Kriem, vice-président du Forum des Économistes du PPS. L’émission, d’une durée de 1 h 40, a permis de déplacer le débat du simple décompte des visiteurs vers les ressorts économiques et territoriaux du phénomène. Comment ?
L’intervention d’Othman Cherif Alami s’inscrit de facto d’abord contre une lecture binaire du boom touristique. Pour lui, le Maroc possédait déjà l’essentiel de ses fondamentaux, son climat, son patrimoine, sa gastronomie, sa proximité avec l’Europe, sa diversité des paysages et sa richesse culturelle. L’attractivité n’est donc, pour lui, pas une création récente de la politique touristique.
D’après lui, la rupture se situe ailleurs, dans la capacité du pays à convertir cette attractivité en flux, puis en valeur économique.
Son raisonnement est, en effet, particulièrement intéressant parce qu’il ramène le tourisme à une chaîne de conditions très concrètes. Par définition, un pays peut être attractif, encore faut-il pouvoir y accéder par un vol direct, y trouver une capacité hôtelière adaptée, circuler facilement, réserver, consommer des expériences et avoir une raison de prolonger son séjour. La connectivité aérienne, les infrastructures, la promotion et l’investissement privé deviennent ainsi les instruments permettant de transformer une attractivité potentielle en activité réelle.
Et à raison, l’État peut considérablement améliorer les conditions permettant de le transformer en marché, s’il le veut réellement bien sûr.
Alami pousse ensuite le raisonnement sur le terrain de la valeur. Près de 20 millions de visiteurs ne constituent pas, à eux seuls, une mesure suffisante de la performance touristique. Il faut regarder la durée des séjours, les dépenses, les nuitées, la consommation locale, l’emploi et la diffusion territoriale. Les recettes touristiques deviennent alors un indicateur complémentaire majeur.
Mais que rapporte réellement chaque visiteur supplémentaire à l’économie marocaine ?
C’est sur Casablanca que l’intervention d’Othman Cherif Alami prend une dimension particulièrement concrète.
« La métropole dispose déjà de nombreux ingrédients : un grand hub aérien, une importante activité économique, une offre hôtelière, la façade atlantique, la Mosquée Hassan II, le patrimoine Art déco, une scène gastronomique et culturelle et, plus largement, tout un territoire régional susceptible d’être valorisé », dira-t-il en substance.
Or, Casablanca reste encore trop souvent perçue comme une ville de transit ou de déplacement professionnel plutôt que comme une destination touristique autonome. Pour lui, l’enjeu serait donc de passer de « Casablanca porte d’entrée » à « Casablanca destination ».
Deux marchés apparaissent ici particulièrement significatifs : le city-break et le MICE. Mais Alami rappelle implicitement qu’un congrès ne se gagne pas avec un palais des congrès et des chambres d’hôtel uniquement. Il faut une chaîne complète : transport aérien, mobilité urbaine, restauration, lieux événementiels, animation, agences spécialisées, technologies, sécurité et expérience globale du visiteur.
C’est probablement l’un des enseignements les plus importants du débat, quand le tourisme d’affaires est moins un produit qu’un écosystème.
L’intérêt de la présence de Yahia El Abbassi tient précisément au regard du professionnel de terrain qu’il apporte au débat. À travers la logique d’une agence comme CASBAH, la question touristique ne peut pas être réduite aux statistiques nationales, ce sont plutôt les produits réellement vendables, les clientèles, les circuits, les expériences et leur capacité à répondre aux attentes internationales qui déterminent in fine la transformation de l’attractivité en consommation touristique.
D’ailleurs, cette perspective complète celle d’Alami, soit une destination n’existe véritablement que lorsqu’elle devient un produit commercialisable.
Avis pleinement partagé par la communauté professionnelle, le Maroc peut disposer d’un patrimoine exceptionnel et d’une image favorable, encore faut-il construire autour de ces actifs des expériences suffisamment structurées pour inciter le visiteur à prolonger son séjour, à sortir des circuits classiques et à revenir.
C’est-à-dire, passer d’une logique de promotion de la destination à une logique beaucoup plus fine de construction et de distribution des produits touristiques.
La présence de Wissal El Gharbaoui, quant à elle, apporte au débat une autre dimension, celle de l’industrie touristique elle-même.
Pour elle, le tourisme n’est pas seulement une question d’image, de patrimoine ou de fréquentation. C’est une industrie composée d’hôtels, d’agences, de transporteurs, de guides, de restaurateurs, de professionnels de l’événementiel, de plateformes numériques et d’une multitude de petites et moyennes entreprises. Approche prudente qui permet d’ailleurs de relativiser l’effet spectaculaire des statistiques nationales. Une progression des arrivées n’a de véritable portée économique que si elle se traduit en activité pour cette chaîne de valeur.
Autrement dit, le succès statistique du tourisme ne doit pas masquer les écarts de performance entre entreprises, territoires et catégories de professionnels, doit-on en déduire. Et c’est là que la capacité du secteur à absorber la croissance sans perdre en qualité, en rentabilité et en ressources humaines.
De sa part, l’intervention de Youssef Kriem apporte enfin une lecture davantage économique et politique du phénomène. Elle tranche, grosso modo, sur le fait que le tourisme ne peut pas être analysé isolément, il dépend des infrastructures, de l’investissement, de l’emploi, de la formation, de la mobilité, du pouvoir d’achat, de la compétitivité des entreprises et de l’aménagement du territoire.
C’est comme pour dire, quelle part du boom touristique se transcende réellement en création de richesse constante pour l’économie nationale ?
Au fond, les quatre regards réunis par Luxe Radio convergent vers une même difficulté, même si leurs portes d’entrée sont différentes. Comme quoi, le Maroc a réussi sa success story, il doit maintenant démontrer qu’il sait mieux la valoriser.
Bref, que doit-on retenir de cette émission ? Très clair. Il sera davantage question de durée moyenne de séjour, de recettes par visiteur, de taux d’occupation, de consommation locale, d’emplois qualifiés, d’investissement privé, de création de produits et surtout de diffusion de l’activité au-delà de Marrakech, Agadir, Casablanca, Tanger ou Fez.
Le débat a également permis de replacer la Coupe du monde 2030 dans une perspective moins événementielle. Les infrastructures grandioses construites ou modernisées à cette occasion peuvent produire des effets pendant plusieurs décennies, aéroports, routes, rail, espaces publics, capacités hôtelières, équipements événementiels et nouvelles liaisons aériennes.
Mais leur rentabilité touristique dépendra de ce qui se passera après l’événement. La Coupe du monde durera seulement quelques semaines. Et après, comment capitaliser sur ces nouvelles infrastructures, en termes d’arrivées, de nuitées et de mobilité touristiques?
Pourquoi pas, les arguments sont là pour bien faire. Notre pays possède une diversité territoriale considérable, Atlantique, Méditerranée, montagne, désert, patrimoine, gastronomie, surf, randonnée, tourisme rural, villes historiques. Pourtant, les flux demeurent concentrés, une expérience forte, des professionnels formés, une accessibilité correcte et une commercialisation efficace. Plus-value? Faire circuler comme il faut ceux et celles qui nous rendront visite et surtout la valeur qu’ils génèrent dans l’ensemble de nos territoires.





