Pour mémoire. Le 6 novembre 1975 appartient à l’histoire politique du Maroc. Mais, cinquante et un ans plus tard, l’anniversaire de la Marche Verte peut aussi être lu à travers une autre réalité, moins symbolique et davantage mesurable, celle du développement progressif de nos territoires sahariens en espaces connectés, équipés et désormais intégrés à la stratégie touristique nationale.
En fait, le développement touristique du Sud marocain est le produit de plusieurs décennies d’investissements publics, d’aménagement urbain, de construction d’infrastructures, de désenclavement, puis, plus récemment, d’une politique visant à faire de Laâyoune, Dakhla et des territoires environnants de véritables destinations touristiques dotées d’une identité. Depuis, nos territoires du sud sont passées d’une logique d’équipement à une véritable économie touristique, capable de créer davantage de valeur, de retenir les visiteurs, de diversifier les clientèles et de préserver les ressources naturelles qui constituent précisément leur principal avantage concurrentiel.
Pendant longtemps, le principal obstacle au développement touristique du Sud n’était pas l’absence d’atouts. C’était la distance.
Le désert, le littoral, les paysages, les cultures nomades, les sites rupestres, la pêche, les espaces naturels et, plus tard, les sports nautiques constituaient déjà un capital touristique considérable. Mais une destination touristique ne se construit pas avec un paysage seul. Elle nécessite des routes, des aéroports, des télécommunications, de l’eau, de l’électricité, des établissements d’hébergement et une chaîne de services capable d’accompagner le visiteur. C’est justement sur cette infrastructure lourde que s’est concentrée une grande partie de l’effort de développement.
Le tournant le plus spectaculaire intervient avec le nouveau modèle de développement des provinces du Sud lancé en 2015, à l’occasion du 40e anniversaire de la Marche Verte. L’enveloppe initialement annoncée, de 77 milliards de dirhams, a accompagné un ensemble de projets structurants : voie express Tiznit-Dakhla, port Dakhla Atlantique, infrastructures énergétiques, dessalement et équipements industriels.
La voie express Tiznit-Dakhla en constitue l’un des meilleurs exemples. Le projet porte sur environ 1.055 kilomètres de corridor routier, avec 550 kilomètres de voie express entre Tiznit et Laâyoune et l’élargissement de la liaison Laâyoune-Dakhla sur environ 500 kilomètres. Transport des marchandises, certes, cette infrastructure commence à modifier les conditions d’accès terrestre aux territoires touristiques du Sud.
Bien sûr, le développement touristique de Laâyoune ne repose pas sur le même modèle que celui de Dakhla. La ville fonctionne davantage comme un centre urbain, administratif, économique et de transit, auquel s’ajoutent des possibilités liées au littoral, au désert, à la culture sahraouie et au tourisme d’affaires. Les données du Haut-Commissariat au Plan permettent de mesurer le chemin parcouru. En 2013, l’ancienne région de Laâyoune-Boujdour-Sakia El Hamra comptait 2.056 lits dans les établissements recensés par le HCP. En 2023, la seule région de Laâyoune-Sakia El Hamra comptait déjà 2.303 lits dans les établissements hôteliers classés, dont 627 en quatre étoiles et 479 en trois étoiles. Laâyoune concentrait l’essentiel de cette capacité, tandis que Boujdour et Tarfaya demeuraient beaucoup plus modestes.
Les chiffres de fréquentation confirment cette situation : en 2025, Laâyoune-Sakia El Hamra a enregistré 275.000 nuitées dans les établissements d’hébergement touristique classés, contre 250.000 en 2024, soit une progression de 9,9 %.
Dakhla a réussi quelque chose que beaucoup de destinations émergentes cherchent encore, celle d’identifier un produit touristique suffisamment différenciant pour exister sur la carte mondiale.
Ce produit, c’est le vent. Le kitesurf a incontestablement joué le rôle d’un véritable accélérateur de notoriété internationale in situ. Autour de la lagune se sont progressivement constitués des établissements spécialisés combinant hébergement, restauration, écoles de glisse, location de matériel, formation et événements sportifs. Résultat : la destination Dakhla accueille depuis plus de quinze ans des compétitions internationales liées au kitesurf et s’est imposée dans les circuits mondiaux de la discipline. Comme quoi, le produit lui-même a fabriqué la réputation de la destination.
En 2013, Dakhla ne disposait que de 845 lits recensés dans les catégories alors suivies par le HCP. En 2023, la région de Dakhla-Oued Ed-Dahab comptait 1.319 lits dans les établissements hôteliers classés, dont une offre comprenant désormais 100 lits en cinq étoiles. En 2024, Dakhla aurait ainsi accueilli près de 95.000 visiteurs pour plus de 332.000 nuitées, selon les données reprises par la FNIH. Et la progression s’est poursuivie. En 2025, Dakhla-Oued Ed-Dahab a atteint 468.000 nuitées, contre 457.000 en 2024. La hausse annuelle apparaît modeste dans cette série statistique, mais le premier semestre 2026 a, lui, marqué une accélération spectaculaire : 260.000 nuitées, soit +26 % sur un an, avec un taux d’occupation de 64 %, en progression de 15 points. Néanmoins, la destination ne représente encore qu’un peu plus de 1 % des nuitées nationales. Mais sa dynamique est devenue beaucoup plus rapide que son poids statistique.
Le deuxième grand tournant est sans doute aérien. Dakhla est aujourd’hui en train de franchir efficacement ce seuil. L’aéroport a accueilli environ 346.000 passagers en 2025, selon les données publiées par l’ONDA en 2026, soit une progression de 11,9 % par rapport à 2024. En août 2026, le trafic enregistrait encore une progression de 45,2 % sur un an.
Surtout, la destination dispose désormais de connexions internationales directes avec Paris, Madrid et Las Palmas, auxquelles s’ajoutent des liaisons domestiques avec Casablanca, Agadir, Rabat et Marrakech.
L’accord conclu entre l’ONMT et Ryanair en novembre 2024 a constitué une étape de départ importante. Il prévoyait notamment quatre nouvelles routes européennes à terme et avait commencé par Madrid et Lanzarote depuis janvier 2025. L’opération devait porter la capacité internationale de Dakhla à près de 47.000 sièges. Pour l’hiver 2026, Ryanair programme 156 lignes sur le Maroc, dont 17 nouvelles, avec 5,3 millions de sièges. Dakhla figure parmi les destinations bénéficiant de cette stratégie de renforcement de l’accessibilité régionale. Ce qui veut dire que Dakhla commence à devenir une destination que l’on peut choisir directement.
L’évolution de l’hébergement y constitue un autre indicateur. Dakhla est passée d’une offre essentiellement fonctionnelle et sportive à une gamme progressivement plus diversifiée. Des établissements haut de gamme ont commencé à apparaître, tandis que les structures spécialisées dans le surf et le kitesurf continuent de jouer un rôle central.
Le Sahara touristique ne se résume pas à Dakhla… La carte touristique du Sud est beaucoup plus vaste : Laâyoune, Tarfaya, Boujdour, Smara, Dakhla, Aousserd, mais aussi les espaces littoraux, désertiques et culturels qui relient ces territoires.
Tarfaya possède une histoire et un imaginaire particuliers, liés notamment à l’ancienne présence aérienne de l’Aéropostale et à Saint-Exupéry. Laâyoune dispose d’un potentiel autour du patrimoine culturel, du littoral et des activités urbaines. Smara possède une dimension historique et spirituelle singulière. Dakhla, enfin, dispose d’un produit international déjà identifié autour de la glisse et de l’océan.
Cependant, l’insuffisance structuration de l’offre à l’échelle de ce territoire aussi vaste pose problème. Il faut des circuits, des itinéraires, des agences réceptives spécialisées, des guides formés, des transports touristiques, une signalétique homogène, des produits culturels, des expériences désertiques de qualité et une véritable politique de commercialisation.
Comment ? En 2025, le Maroc a enregistré 43,4 millions de nuitées dans les établissements d’hébergement touristique classés. Dakhla-Oued Ed-Dahab en représentait 468.000 et Laâyoune-Sakia El Hamra 275.000. Ensemble, les deux régions pèsent donc moins de 2 % du total national. C’est peu.
En revanche, Dakhla affiche une dynamique telle qu’au premier semestre 2026, sa croissance de 26 % en nuitées a été la plus forte du pays, même si son volume reste faible. Routes, aéroports, énergie, réseaux, hôtels et infrastructures publiques ont progressivement créé les conditions matérielles d’une nouvelle économie territoriale. Le projet Dakhla Atlantique, la voie express Tiznit-Dakhla et les investissements dans l’énergie et le dessalement prolongent cette logique.
Il serait dommage de réduire cet avantage en simple course aux lits. Dakhla a déjà démontré la pertinence de ce qu’elle vaut.
La destination s’est construite autour d’un produit naturel avant de devenir une marque touristique.
C’est là que l’anniversaire de la Marche Verte prend une dimension différente.
Cinquante et un ans après 1975, le bilan du développement du Sud ne peut plus être seulement raconté à travers les kilomètres de routes construites, les ports, les aéroports ou les hôtels inaugurés, mais quelle économie touristique durable ces infrastructures permettent-elles de bâtir ?
Le chantier change donc de nature. Hier, il fallait relier le Sahara. Aujourd’hui, il faut le faire voyager. Et demain, il faudra surtout faire en sorte que les visiteurs ne viennent pas seulement jusqu’à Dakhla ou Laâyoune, mais qu’ils découvrent un territoire saharien plus vaste, y séjournent plus longtemps, dépensent davantage localement et repartent avec une raison précise d’y revenir.




