Le Maroc est-il en train de construire une grande industrie touristique nationale ou une simple machine à produire des volumes de visiteurs ?
Jamais le tourisme marocain n’a affiché une telle vitalité. Les records s’enchaînent. Les objectifs sont dépassés. Les recettes progressent. Les annonces de nouvelles lignes aériennes se multiplient. Les investissements dans les infrastructures se poursuivent. Le Royaume est régulièrement cité comme l’une des destinations les plus dynamiques du bassin méditerranéen. Nous sommes tous d’accord là dessus…
Pourtant, à mesure que les chiffres montent, une question devient de plus en plus difficile à éviter : pourquoi autant d’acteurs du secteur expriment-ils un sentiment de décrochage ?
Depuis la disparition progressive des grandes Assises Nationales du Tourisme, le secteur a perdu son principal espace de confrontation stratégique. Les réunions techniques existent toujours. Les comités de pilotage fonctionnent. Les instances publiques communiquent bon gré mal gré régulièrement. Mais il n’existe plus réellement d’arène nationale où l’ensemble des acteurs peut débattre publiquement des orientations du secteur. Cette absence n’est pas innocente.
Car les Assises n’étaient pas seulement un exercice de communication. Elles constituaient aussi un moment de reddition de comptes. Les engagements y étaient comparés aux résultats. Les désaccords pouvaient s’exprimer. Les fédérations professionnelles avaient l’occasion de défendre leurs positions.
Aujourd’hui, si le tourisme marocain dispose d’une feuille de route, il semble manquer atrocement d’un espace collectif pour en discuter les résultats intermédiaires.
Depuis quinze ans, le secteur vit une révolution sans bruit due à la captation progressive de la valeur par les plateformes numériques et les canaux de vente directe. Un phénomène, qui plus est, dépasse largement le Maroc. Alors que dans le monde, les agences de voyages traditionnelles ont vu leur rôle diminuer sous l’effet combiné des compagnies aériennes, des centrales de réservation et des géants du numérique. Où en est dans tout cela la valeur ajoutée nationale?
Quand un touriste réserve un billet sur une plateforme étrangère, séjourne dans un établissement distribué par une plateforme internationale, utilise des applications étrangères pour ses déplacements et règle ses dépenses via des systèmes de paiement mondiaux, quelle part de la richesse générée reste réellement dans l’économie locale ?
Or c’est précisément cette interrogation qui devrait probablement occuper une place centrale dans les débats préparatoires à 2030.
À quelques semaines des élections législatives, le tourisme se confirme comme l’un des secteurs les plus performants du bilan gouvernemental.
Pour cette raison même, il aurait été logique d’organiser un grand rendez-vous national permettant de présenter non seulement les succès mais aussi les limites du modèle actuel.
Quels sont les retards ? Quels objectifs ne seront probablement pas atteints ? Quelles professions restent fragilisées ? Quels territoires demeurent en marge de la dynamique actuelle ? Quelles infrastructures accusent encore des retards à quatre ans de la Coupe du Monde ?
Étrangement, ces questions demeurent peu présentes dans le débat public. Comme si les bons résultats rendaient inutile toute discussion critique.
Or l’expérience internationale montre exactement l’inverse. Les pays qui réussissent durablement leur développement touristique sont généralement ceux qui acceptent de remettre en question leurs certitudes au moment même où les indicateurs sont au plus haut.
Le véritable sujet n’est donc pas de savoir si le Maroc atteindra 20 millions de visiteurs. Tout indique qu’il en est capable. Le véritable sujet est de savoir si cette croissance produira un tissu économique plus dense, plus diversifié et plus résilient qu’aujourd’hui.
Car un record touristique n’est pas une politique publique. C’est un résultat.
La question qui demeure ouverte est celle de sa matérialisation économique, sociale et institutionnelle. Et c’est probablement là que se situe, au-delà des communiqués et des annonces, le débat le plus important pour l’avenir du tourisme marocain.





