2026 sera t-elle l’année de vérité?

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Devant le Parlement, la ministre du Tourisme Fatima-Zahra Ammor, a livré un tableau résolument optimiste de la perspective touristique du Maroc à l’horizon 2026. Croissance soutenue, investissements record, renforcement du capital humain, dynamisation du transport aérien, bref, l’exécutif revendique une dynamique structurelle plutôt que conjoncturelle. C’est de bonne augure, certes, mais à l’examen précis des chiffres, des dispositifs annoncés et de leur traduction sur le terrain, cette prédiction colorée mérite, tout de même, d’être nuancée, questionnée, parfois corrigée.

Nous sommes tous d’accord que les données avancées sont solides : 1,5 million de touristes supplémentaires en 2025 via les contrats avec les tour-opérateurs, 9 millions de nuitées générées par les partenariats avec les plateformes de réservation en ligne, 80 nouvelles lignes aériennes ouvertes et une capacité portée à 14,5 millions de sièges en 2026. À cela s’ajoute la création de 43 000 lits supplémentaires, dépassant les objectifs initiaux de la feuille de route 2023-2026.

Toutefois, cette croissance reste géographiquement et économiquement polarisée. Les principaux bénéficiaires demeurent les destinations déjà matures de Marrakech, Agadir, Casablanca-Rabat, où la connectivité aérienne et l’offre hôtelière internationale sont les plus denses. À l’inverse, de nombreuses zones à potentiel comme le Moyen Atlas, l’Oriental rural, le Sud-Est oasien hors circuits classiques, continuent de capter une part marginale des flux, malgré les discours sur le tourisme territorial.

La question demeure donc la redistribution réelle des volumes évoqués.

Le renforcement du capital humain constitue l’un des axes majeurs mis en avant par la ministre, avec la création de 26 nouvelles filières de formation et le déploiement du programme Kafaa, destiné à la validation des acquis professionnels de 5 000 travailleurs du secteur.

L’initiative est assurément pertinente et attendue depuis longtemps. Car le tourisme marocain souffre d’un déficit chronique de compétences, aggravé par la crise du Covid, qui a provoqué une fuite massive des profils qualifiés vers d’autres secteurs ou vers l’étranger. Toutefois, l’ampleur du dispositif interroge. 5 000 bénéficiaires pour un secteur qui emploie directement et indirectement plusieurs centaines de milliers de personnes reste un correctif limité.

Plus encore, la formation hôtelière peine à s’aligner sur les réalités du terrain concernant les conditions de travail précaires, la saisonnalité extrême, les faibles perspectives d’évolution dans les établissements de milieu de gamme… Résultat ? Sans amélioration tangible de l’attractivité sociale des métiers, la montée en compétences risque de rester théorique.

La stratégie de marketing touristique et de connectivité aérienne produit des résultats rapides. Mais elle renforce aussi une dépendance du Maroc vis-à-vis de grands intermédiaires internationaux, compagnies low-cost, tour-opérateurs intégrés, plateformes numériques mondiales.

Derrière les 9 millions de nuitées générées via les OTA, quelle valeur reste réellement dans l’économie locale ? Marges captées à l’étranger, standardisation de l’offre, pression sur les prix imposée aux petits établissements indépendants… Ce succès commercial masque une fragilisation progressive des acteurs locaux les moins capitalisés.

Le programme Go Siyaha, qui accompagne 1 700 entreprises touristiques, dont 1 400 projets déjà approuvés, constitue un adducteur important de diversification, notamment dans les loisirs, le numérique, la gastronomie ou le gaming touristique.

Cependant, l’analyse des profils de porteurs de projets montre une sur-représentation des zones urbaines et périurbaines, ainsi que des entrepreneurs déjà structurés. Les très petites initiatives rurales ou communautaires, pourtant capitales pour un tourisme inclusif, restent confrontées à des obstacles d’ingénierie financière, d’accès au foncier et de complexité administrative.

Le banc de 900 projets numériques est réconfortant, mais il révèle aussi une fracture du tourisme marocain qui se digitalise plus vite qu’il ne s’implante localement.

L’intégration du tourisme de nature, du désert, des oasis et du tourisme intérieur dans la feuille de route est sans doute l’évolution la plus stratégique. Le programme de réhabilitation de 16 villages touristiques, doté de 188 millions de dirhams, marque une reconnaissance officielle du potentiel des territoires longtemps périphériques.

Cependant, là encore, l’écart entre l’ambition et l’exécution demeure. Seize villages à l’échelle nationale relèvent davantage du projet pilote que du changement d’échelle. Sans gouvernance locale renforcée, sans implication directe des habitants dans la chaîne de valeur, ces opérations risquent de produire des saupoudrages plutôt que des écosystèmes vivants.

En filigrane, l’intervention de Mme la ministre cache le paradoxe du tourisme marocain qui n’a jamais été aussi performant sur le plan des indicateurs macroéconomiques, et jamais aussi exposé à des fragilités sociales, territoriales et environnementales.

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