Ce qu’entraîne l’obligation de l’acte de mariage dans les hôtels

L’exigence d’un acte de mariage, pratique ancienne devenue un enjeu très vieux jeu, pour les couples marocains souhaitant séjourner dans la même chambre d’un hôtel ou autre structure d’hébergement classée est aujourd’hui au cœur d’un débat qui dépasse largement les questions de mœurs, à la veille des grandes vacances. Du coup, hormis les polémiques politiques, un manque à gagner pour les établissements touristiques.

Oui. Plusieurs professionnels du secteur estiment que les restrictions appliquées à certaines catégories de clientèle nationale ont contribué, au fil des années, à limiter le taux d’occupation des hôtels, des maisons d’hôtes et des résidences touristiques. Certaines estimations avancent même des pertes pouvant atteindre jusqu’à 20 % du chiffre d’affaires annuel pour certains établissements, notamment ceux dépendant fortement du tourisme intérieur.

Même si ce chiffre reste difficile à vérifier de manière exhaustive à l’échelle nationale, son ordre de grandeur mérite quand même que l’on s’y attarde sérieusement un peu.

Le débat a connu un tournant radical en 2024 lorsque le ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, a affirmé publiquement qu’aucune disposition légale n’autorisait les hôtels à exiger systématiquement un acte de mariage lors de l’enregistrement de leurs clients. Le ministre a même qualifié cette pratique d’illégale et attentatoire à la vie privée. Mieux, des professionnels avaient été informés que cette exigence ne devait plus être appliquée.

En fait, une situation paradoxale… Pendant des décennies, les structures d’hébergement touristique ont appliqué des restrictions qui relevaient davantage d’usages administratifs et sécuritaires que d’une obligation explicitement inscrite dans les textes régissant l’hébergement touristique.

Le premier effet économique concerne le tourisme national. Le Maroc accueille chaque année des millions de nuitées réalisées par des voyageurs marocains. Or, contrairement aux touristes étrangers, une partie de cette clientèle se heurtait à des contraintes supplémentaires lors de la réservation ou de l’enregistrement.

Pour de nombreux hôteliers, la conséquence était simple, vu qu’une partie de la demande se détournait des établissements classés.

Des couples renonçaient à voyager. D’autres privilégiaient des locations informelles. Certains reportaient leur séjour vers des destinations où les contrôles étaient moins fréquents. Normal !

Cette situation créait une distorsion du marché. Les hôtels supportaient les coûts réglementaires, fiscaux et sociaux liés à leur activité tandis qu’une partie de la demande migrante vers des solutions moins encadrées échappait souvent aux mêmes contraintes.

L’essor des plateformes de location touristique a profondément modifié les comportements des voyageurs marocains. Et face aux difficultés rencontrées dans certains hôtels, les clients ont progressivement privilégié les appartements meublés, les résidences privées ou les locations de courte durée.

Dans certaines destinations urbaines comme Casablanca, Rabat, Tanger ou Marrakech, plusieurs professionnels estiment que des milliers de nuitées ont ainsi échappé au secteur hôtelier traditionnel. Soit une perte potentielle de revenus difficile à quantifier…

L’hypothèse d’une perte de 20 % du chiffre d’affaires mérite cependant d’être nuancée. Aucune étude nationale publique ou privée publiée à ce jour n’a établi officiellement ce pourcentage pour l’ensemble du parc hôtelier marocain.

Toutefois, dans certaines catégories d’établissements fortement dépendants du marché domestique, particulièrement les hôtels urbains, les établissements de moyenne gamme ou les maisons d’hôtes, l’impact peut effectivement être significatif.

Prenons l’exemple simple d’un hôtel réalisant 10 millions de dirhams de chiffre d’affaires annuel av un taux d’occupation moyen de 55 % généré par une clientèle nationale représentant plus de la moitié des nuitées. Une augmentation de seulement quelques points du taux d’occupation peut générer plusieurs centaines de milliers de dirhams de revenus supplémentaires. À l’échelle de plusieurs années, le manque à gagner devient substantiel.

Le paradoxe est que les hôteliers eux-mêmes ont souvent été les premières victimes de cette situation. Beaucoup affirmaient appliquer ces règles par prudence plutôt que par conviction. Plusieurs responsables du secteur expliquaient craindre d’éventuelles poursuites ou interprétations divergentes de la réglementation par les autorités locales.

Cette insécurité juridique a créé un climat d’incertitude peu compatible avec les objectifs de modernisation du tourisme marocain.

Des discussions relayées par des clients sur les réseaux sociaux et plateformes communautaires et des professionnels montrent d’ailleurs que les pratiques variaient fortement selon les villes, les catégories d’établissements et même les périodes.

Mais le problème dépasse aujourd’hui le simple cadre hôtelier. En effet, la fluidification des procédures de réservation, la simplification administrative et la clarification des règles applicables aux clients nationaux figurent désormais parmi les sujets régulièrement évoqués par les professionnels du tourisme.

Un hôtel doit-il se concentrer sur sa mission d’hébergement ou assumer des fonctions de contrôle qui relèvent normalement des autorités compétentes ? Pardi, cette restriction usée ne  touche pas directement la productivité du secteur, l’expérience client et la capacité du Maroc à développer davantage son tourisme intérieur?

Le véritable enjeu n’est donc pas seulement juridique ou sociétal. Il est aussi économique, dans un pays qui vise des records de fréquentation touristique à l’horizon 2030, chaque nuitée perdue représente une ressource qui échappe à l’investissement, à l’emploi et à la compétitivité du secteur.

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