À chaque publication des statistiques touristiques, le même réflexe prévaut de s’atteler, avec frénésie, à compter les visiteurs étrangers et les recettes en devises, analyser les performances des destinations nationales et évaluer les capacités hôtelières. Pendant ce temps, l’ombre des résidents marocains qui voyagent à l’étranger plane avec envergure…
Et pour cause, ce segment, que les professionnels appellent le tourisme émetteur ou «outbound tourism», demeure paradoxalement l’un des moins étudiés du paysage touristique national. Pourtant, les chiffres diffusés récemment par Tourespana montrent qu’il constitue désormais une composante non négligeable de la mobilité des Marocains et non point un marché marginal réservé à une élite friquée.
Mais pourquoi, donc, ce marché continue d’être traité comme un sujet secondaire dans les politiques publiques du tourisme ? Une fois de plus, l’absence de statistiques détaillées échappent délibérément du débat réside public et privé.
Oui, le Maroc dispose de données extrêmement précises sur les arrivées touristiques internationales, les nuitées hôtelières ou les recettes en devises. En revanche, les données relatives aux résidents marocains voyageant à l’étranger restent fragmentées, dispersées entre plusieurs administrations et rarement analysées dans leur globalité. Or, tout indique que le phénomène dépasse largement certaines estimations traditionnelles du secteur.
Voyages de loisirs, déplacements professionnels, congrès, missions économiques, études, tourisme médical, compétitions sportives, croisières, séjours linguistiques, Omra, Hajj, événements associatifs ou voyages familiaux, la mobilité internationale des résidents marocains s’est profondément diversifiée au cours des quinze dernières années.
Le seuil d’un million de voyages internationaux annuels réalisés par des résidents marocains hors MRE nest plus irréaliste. Il pourrait même être dépassé selon la méthodologie retenue et les catégories prises en compte. Toutefois, personne, ni le ministère du Tourisme, ni les autres départements ministériels, ni les intervenants publics concernés, ni l’Observatoire du Tourisme, ni la CNT, ne semblent réellement quantifier ce marché avec la même rigueur que celle appliquée au tourisme réceptif. Alors qu’il s’agit là d’une industrie qui génère des flux financiers considérables…
Cette vision comptable, héritée d’une époque où voyager à l’étranger concernait une minorité, ne correspond plus à la réalité actuelle. Chaque voyage international génère une chaîne de valeur importante au Maroc. Avant même le départ du voyageur interviennent les agences de voyages, les compagnies aériennes, les banques, les assureurs, les centres de visas, les plateformes technologiques, les transporteurs et les différents prestataires de services administratifs.
L’outgoing n’est donc pas seulement un consommateur de devises. Il constitue également une activité économique nationale créatrice d’emplois, de revenus fiscaux et de valeur ajoutée.
Le discours dominant laisse parfois croire que les plateformes numériques ont rendu les agences de voyages obsolètes. La réalité est cependant à prendre avec des pincettes. Les agences marocaines conservent un avantage déterminant : leur capacité à gérer les flux financiers internationaux dans un cadre réglementaire sécurisé. Le mécanisme autorisant les agences à conserver une partie des devises rapatriées pour régler les prestations internationales constitue un outil stratégique essentiel.
Normal. Sans ce système, l’organisation de nombreux voyages de groupes, déplacements professionnels, événements internationaux ou circuits complexes serait nettement plus difficile.
Encore que l’évolution la plus déterminante de ces dernières années ne provient ni des compagnies aériennes ni des tour-opérateurs. Elle provient du système bancaire. L’élargissement des possibilités de paiement international offertes aux résidents marocains a profondément transformé le comportement des voyageurs.
Aujourd’hui, un citoyen peut réserver un hôtel à Tokyo, acheter un billet de train en Italie, payer un musée aux Pays-Bas ou régler un supplément aérien depuis son smartphone. Cette évolution rapproche progressivement le consommateur marocain des standards observés dans les grands marchés émetteurs européens.
Toute analyse sérieuse du tourisme émetteur marocain doit isoler les flux religieux. Les voyages liés à la Omra et au Hajj représentent un marché spécifique disposant de mécanismes propres en matière de change, d’organisation et d’encadrement. Ils ne répondent ni aux mêmes logiques économiques ni aux mêmes comportements de consommation que le tourisme de loisirs. Cette distinction rappelle que le tourisme émetteur marocain est en réalité constitué de plusieurs marchés différents et non d’un bloc homogène.
Le débat national reste souvent focalisé sur les montants de devises autorisés. Pourtant, les voyageurs parlent d’autre chose. Ils évoquent les délais de visa. Ils évoquent les refus de visa. Ils évoquent les assurances insuffisantes. Ils évoquent les difficultés de remboursement. Ils évoquent les annulations de vols. Ils évoquent les procédures complexes en cas de problème à l’étranger.
En d’autres termes, le sujet ne se limite pas uniquement le financement du voyage, mais aussi à la protection du voyageur. En effet, dans plusieurs pays européens, les assurances annulation, les garanties de rapatriement, les couvertures médicales internationales et les mécanismes d’assistance sont devenus des standards de marché. Au Maroc, ces services existent mais leur généralisation reste incomplète.
On convient tous que le Maroc a développé une stratégie ambitieuse pour attirer les visiteurs étrangers, une stratégie qui produit des résultats visibles. Mais, plus généralement, une politique touristique moderne ne peut se limiter à gérer les touristes qui entrent sur le territoire. Elle doit également s’intéresser aux citoyens qui en sortent temporairement.
D’ailleurs, les grandes puissances touristiques européennes l’ont compris depuis longtemps. La France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie, le Portugal ou les pays du Benelux ne considèrent pas leurs voyageurs internationaux comme une anomalie économique. Ils les considèrent comme des consommateurs à protéger et comme des acteurs normaux de la mobilité contemporaine. Notre pays ne gagnerait-il pas à adopter la même approche ?





