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Tourisme de luxe au Maroc : construire des hôtels, ou construire des conditions d’hospitalité ?

Le Maroc connaît aujourd’hui une accélération remarquable de son offre hôtelière haut de gamme.
De nouvelles enseignes internationales arrivent, des groupes et maisons marocaines renforcent également leur présence, Rabat monte en puissance, Marrakech poursuit son développement et de nombreux projets cherchent désormais à se positionner sur le segment du luxe.
Cette évolution ne se résume donc pas à l’arrivée de marques étrangères.
Le Maroc dispose déjà de références nationales fortes dans l’hospitalité de très haut niveau, qu’il s’agisse de grands
hôtels, de maisons d’exception, de riads ou de concepts profondément ancrés dans leur territoire.
Le Luxury Hospitality Symposium organisé à Rabat ouvre donc une discussion particulièrement opportune.
Mais peut-être faut-il commencer par une question simple : qu’est-ce que nous appelons réellement « luxe » en hospitalité ?
Un hôtel exceptionnel peut évidemment être défini par son architecture, ses matériaux, ses chambres, sa gastronomie, son spa ou son emplacement. Mais ces éléments ne suffisent plus.
Ils constituent le lieu. Ils ne constituent pas nécessairement l’expérience.
L’hospitalité commence véritablement lorsque l’ensemble de ces éléments produit une condition de vie cohérente pour celui qui séjourne.
C’est là que le sujet devient particulièrement intéressant pour le Maroc, et plus largement pour l’Afrique.
Pendant trop longtemps, le développement de l’hospitalité haut de gamme sur le continent a parfois consisté à importer des modèles conçus ailleurs, puis à leur ajouter quelques
signes locaux.
Or l’Afrique n’a pas besoin d’une version tropicalisée, désertique ou artisanale d’un luxe défini ailleurs. Elle possède
les conditions nécessaires pour produire ses propres expressions contemporaines de l’hospitalité.
Le territoire, le climat, le paysage, l’architecture et la manière d’habiter, les rythmes de vie, les matériaux, les savoir-faire, la lumière, l’ombre, la relation à l’extérieur, la manière de recevoir et la place donnée à la communauté peuvent devenir des composantes structurantes du projet, et non de simples
éléments de décoration.
“Un hôtel ne devrait pas simplement être posé sur un territoire. Il devrait sembler en faire partie.”
Le Maroc illustre particulièrement bien cette possibilité. Un palace urbain à Rabat, un grand resort à Marrakech, une
maison dans l’Atlas, un établissement côtier ou un riad de quelques chambres dans une médina peuvent tous appartenir au monde du luxe.
Mais ils ne devraient probablement pas chercher à produire le luxe de la même manière. Leur valeur vient précisément de ce qu’ils peuvent offrir de différent.
Le risque serait de réduire la montée en gamme à une accumulation de signes internationaux reconnaissables :
davantage de mètres carrés, davantage d’équipements, davantage de services, davantage de sophistication visible.
Le luxe n’est pas toujours une addition. Il peut aussi être une soustraction.
Moins de bruit. Moins de circulation. Moins de promiscuité.
Moins d’interruptions. Davantage de temps. Davantage d’espace. Davantage d’intimité. Davantage de relation avec le
territoire. Davantage de continuité dans l’expérience.
C’est ici que certaines formes traditionnelles d’hospitalité marocaine deviennent particulièrement contemporaines.
Le riad, par exemple, ne doit pas être considéré uniquement comme un produit touristique pittoresque. À son meilleur niveau, il organise des conditions très précises : le passage entre l’extérieur et l’intérieur, la protection, le calme, l’ombre, la lumière, la proximité, le rythme et une relation plus directe avec l’hôte.
Ce qui était autrefois simplement une manière d’habiter peut devenir aujourd’hui une réponse extrêmement pertinente aux attentes contemporaines de l’hospitalité haut de gamme.
Le même raisonnement vaut pour les grands hôtels. Le défi d’un palace contemporain n’est pas seulement de délivrer un service irréprochable dans chaque département. Il est de faire en sorte que réception, chambre, restauration, paysage, spa, circulation, personnel, silence et temporalité appartiennent au même système.
Le client, lui, ne vit pas des départements. Il vit une continuité. Et cette continuité ne doit pas effacer le lieu. Elle doit au contraire permettre au territoire de rester présent dans l’expérience.
C’est pourquoi le service est probablement l’un des sujets les plus importants pour l’avenir du luxe au Maroc.
Former au luxe ne consiste pas uniquement à transmettre des standards ou des protocoles internationaux.
Il faut aussi développer la capacité à lire une situation, comprendre un rythme, anticiper un besoin, respecter une
distance et savoir quand la présence humaine augmente la qualité de l’expérience ou, au contraire, la perturbe.
La véritable sophistication se trouve souvent dans cette précision invisible.
Le Maroc possède ici un avantage considérable. Son hospitalité n’est pas née avec l’industrie hôtelière. Elle appartient à une histoire beaucoup plus longue de la maison, du seuil, de la table, de la cour, du thé, du temps accordé à l’autre et de l’accueil comme relation.
Mais l’enjeu n’est pas de folkloriser cette tradition. Il n’est pas non plus de figer une image du Maroc pour satisfaire les attentes du visiteur.
Il consiste à identifier ce que cette culture de l’hospitalité peut apporter à des formes contemporaines de séjour, de service et de relation.
C’est probablement là que se trouve une partie de l’avenir du luxe en Afrique.
Non pas dans le rejet des standards internationaux, qui restent essentiels à la qualité opérationnelle. Non pas dans
leur reproduction systématique. Mais dans la capacité à les faire coexister avec des modèles d’hospitalité qui prennent réellement naissance dans leur territoire.
À mesure que le Maroc développe de nouveaux établissements de très haut niveau, portés aussi bien par des
acteurs marocains que par des groupes internationaux, cette question deviendra centrale.
Les standards sont nécessaires. La qualité opérationnelle est indispensable. La formation est déterminante.
Mais une destination de luxe devient véritablement forte lorsqu’elle apporte quelque chose que le voyageur ne peut
retrouver exactement ailleurs.
Le Maroc ne manque ni de lieux, ni de patrimoine, ni de savoir-faire. Son prochain défi pourrait être plus ambitieux :
transformer ces actifs en conditions d’hospitalité cohérentes, contemporaines et profondément liées au territoire.
Car le futur du luxe ne se jouera probablement pas seulement dans ce que nous construirons. Il se jouera dans la capacité de chaque lieu à produire une manière d’habiter, de recevoir et de vivre qui ne pourrait exister exactement de la même façon ailleurs.
Par César Vilarinho
Auteur de The Future of Hospitality: From Places to Conditions of Life

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