Risma-Accor, au-delà du deal…

Voilà plus de 30 ans, que le mariage entre Risma et Accor a reposé sur la mécanique simple d’un groupe marocain qui finançait et Accor qui exploitait. Ce modèle, hérité des années 1990, a permis de planter les enseignes du géant français dans presque toutes les grandes villes du Royaume. Mais il a aussi fini par installer une forme de dépendance. Risma possédait les murs, Accor tenait la caisse, les standards, les équipes et la relation client.

L’annonce faite à Casablanca à l’occasion de la visite de Sébastien Bazin, patron de Accor, ressemble donc moins à une simple relance de partenariat qu’à une redistribution des pouvoirs. Hormis les communiqués policés sur « l’élan renouvelé » et la « vision commune », un changement beaucoup plus profond se dessine : Risma reprend la main sur l’exploitation de ses hôtels et Accor se replie sur ce qu’il sait faire de plus rentable, la marque et la distribution.

L’essentiel de l’opération tient en une phrase, passée presque inaperçue : 21 hôtels basculent immédiatement d’un contrat de gestion classique vers un modèle de franchise. Jusqu’ici, ces établissements étaient dirigés directement par Accor. Désormais, ils seront exploités par Risma elle-même, tandis qu’Accor conservera ses enseignes, ses centrales de réservation, ses programmes de fidélité et ses standards. En d’autres termes, le groupe français renonce à piloter les hôtels au quotidien mais continue à prélever sa rente sur les marques, les réservations et les commissions.

Pour Risma, le mouvement est stratégique. Depuis des années, le groupe marocain supporte les coûts immobiliers et les risques opérationnels sans disposer d’une maîtrise totale de ses actifs. Le passage à la franchise lui permet de récupérer la gestion des établissements, donc les marges, les recrutements, la politique commerciale et une partie de la flexibilité tarifaire. Cette reprise en main intervient au moment où l’entreprise cherche à se repositionner après plusieurs années d’ajustements, entre pandémie, baisse de rentabilité et arbitrages douloureux dans son portefeuille.

Car derrière le discours officiel d’une « relation historique renforcée », il faut lire une réalité moins flatteuse. Accor et Risma avaient déjà commencé à se distancier. En 2023, les deux groupes avaient procédé au décroisement de leurs participations capitalistiques. Autrement dit, Accor avait vendu sa part dans Risma et cessé d’en être actionnaire direct. Le nouveau partenariat annoncé aujourd’hui ne revient donc pas à renouer un vieux mariage ; il s’agit plutôt d’un pacte d’intérêts entre deux groupes devenus plus indépendants, chacun cherchant à maximiser sa propre rentabilité.

Ce repositionnement intervient aussi dans un contexte très particulier où le tourisme marocain est entré dans une course contre la montre avant la FIFA World Cup 2030. Les grandes chaînes hôtelières veulent être prêtes avant 2030, surtout pour sécuriser les emplacements les plus rentables et monter en gamme avant que les prix du foncier, des terrains et des travaux n’explosent davantage.

Le premier symptôme de cette nouvelle phase est le futur Sofitel de Tanger. Officiellement, il s’agira d’un établissement installé sur la nouvelle corniche, avec vue sur le détroit. Officieusement, c’est surtout une manière pour Accor et Risma de compenser la perte récente du Sofitel Tour Blanche de Casablanca, vendu il y a quelques jours au groupe égyptien Pickalbatros pour 450 millions de dirhams. Ce départ du navire amiral casablancais avait laissé un vide embarrassant dans le portefeuille luxe du tandem. Le projet tangérois doit donc recréer une structure haut de gamme, dans une destination devenue l’un des nouveaux centres de gravité économiques et touristiques du pays.

Sofitel Casablanca Tour Blanche n’était plus un actif simple à défendre. L’hôtel souffrait d’un vieillissement de son produit, d’une concurrence accrue sur le segment cinq étoiles et d’une rentabilité devenue fragile. La cession à Pickalbatros a permis à Risma de récupérer des liquidités et d’éviter des travaux lourds de rénovation. Le futur Sofitel Tanger partira donc d’une feuille blanche, dans un marché plus dynamique et plus porteur.

Car Tanger est désormais un creuset industriel, logistique et diplomatique. Entre le port de Tanger Med, les usines automobiles, la montée en puissance du trafic maritime et l’arrivée régulière d’investisseurs étrangers, la clientèle affaires haut de gamme y progresse plus vite qu’à Casablanca. Les hôtels de luxe y misent désormais autant sur les dirigeants industriels et les délégations étrangères que sur les touristes. Dans cette bataille, Accor et Risma veulent reprendre l’avantage face à Hilton, Marriott International et Hyatt, eux aussi très offensifs au Maroc.

L’autre chantier annoncé paraît moins spectaculaire, mais il est probablement plus décisif, à savoir la rénovation et le repositionnement du parc existant. Plusieurs hôtels du portefeuille Risma-Accor ont vieilli plus vite que le marché. Certains ibis, Mercure ou Novotel ouverts dans les années 2000 affichent aujourd’hui des chambres fatiguées, des espaces communs datés et des standards en retard sur les attentes d’une clientèle habituée aux codes des nouvelles chaînes internationales. Malgré les mots feutrés de « modernisation » et « optimisation du portefeuille », il faut surtout comprendre qu’une partie du parc devra être profondément restructurée, voire changée d’enseigne.

Plusieurs établissements pourraient ainsi être repositionnés vers des marques plus rentables ou plus contemporaines. Accor pousse aujourd’hui fortement ses concepts lifestyle et milieu de gamme premium comme TRIBE ou Handwritten Collection. Ces enseignes répondent mieux aux nouvelles attentes des voyageurs urbains que les hôtels standardisés des années 1990. Le Maroc pourrait donc servir de terrain d’essai à cette transformation. Qui sait?

Enfin, les deux groupes ont annoncé la création d’une académie de formation aux métiers du tourisme, cofinancée par les deux partenaires. Apparement, l’idée semble consensuelle. Cette académie pourrait donc être utile, à condition qu’elle ne devienne pas un simple centre de formation interne destiné à alimenter à bas coût les besoins du groupe.

En réalité, le nouvel accord entre Accor et Risma comporte une inconnue : le marché marocain pourra-t-il absorber tous les projets annoncés d’ici 2030 ?

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