Ouarzazate: ce cri d’alarme qui ne trouve toujours pas entendeur…

À Ouarzazate, le malaise a changé de nature. Il ne se murmure plus dans les couloirs des studios ou à la sortie des réunions professionnelles. Non, il se dit, frontalement, un avertissement. Et fait nouveau, ce ne sont plus seulement les métiers du cinéma qui tirent la sonnette d’alarme. Les professionnels du tourisme, eux aussi, montent au créneau. Et c’est tout à fait légitime car à quel bon engager des investissements lourds dans de belles unités, les rénover pour prévenir leur vieillissement, peiner à honorer leurs échéances crédits bancaires, faire face aux charges fixes, se démener avec fournisseurs de toutes sortes et attendre un client en mal de transport aérien?

Donc, deux secteurs longtemps complémentaires parlent désormais d’une même voix d’un territoire que l’on est en train d’asphyxier par défaut de connectivité.

Elle est belle l’image carte postale de Ouarzazate, avec désert majestueux, kasbahs iconiques, plateaux mythiques, or, la réalité est beaucoup plus rugueuse. Ouarzazate demeure toujours difficile d’accès. Et dans une économie où l’accessibilité est une condition de survie, ce handicap est en train de contaminer gravement tout l’écosystème local.

Dans l’industrie cinématographique, la colère est palpable. Les mots ont cessé d’être diplomatiques. « On ne parle plus de contraintes, mais de blocages », tranche un producteur exécutif.

Le constat est implacable : vols rares, horaires inexploitables, absence de liaisons directes, correspondances aléatoires via Casablanca. Résultat : des équipes internationales contraintes de rallier Marrakech ou Casablanca avant d’entamer plusieurs heures de route. Une aberration logistique pour des productions calibrées à la minute.

« On perd des jours, pas des heures », insiste un régisseur. Oui, chaque journée perdue coûte des dizaines, parfois des centaines de milliers de dollars. Coût surpassé et, avec, c’est la fiabilité même de la destination qui vacille, quand on sait que, contrairement, le inéma est une industrie de précision. Si Ouarzazate devient imprévisible, elle sort ipso facto du radar.

Ce qui était encore, il y a peu, un problème sectoriel devient aujourd’hui un malaise territorial. Les opérateurs touristiques décrivent une situation de plus en plus intenable.

« On vend Ouarzazate comme une porte d’entrée vers le désert, mais on ne peut plus garantir comment y arriver simplement », confie un agent de voyages. Le constat est partagé par les hôteliers à travers annulations de dernière minute, séjours écourtés, clients épuisés par des trajets complexes et mal synchronisés.

Même infortune pour le cinéma d’une desserte aérienne défaillante. Peu de vols directs, des fréquences insuffisantes, des horaires mal adaptés aux arrivées internationales. Pour un touriste européen ou américain, Ouarzazate est devenue un parcours fragmenté.

Certains tours-opérateurs commencent à contourner le problème en réorganisant leurs circuits… au détriment de la destination. Moins de nuitées sur place, plus de passages éclairs, voire des substitutions par d’autres destinations jugées plus accessibles.

Parabole: Ouarzazate est toujours désirée, mais de moins en moins choisie.

Le signal le plus inquiétant n’est pas encore écrit noir sur blanc dans les chiffres officiels. Il se niche dans les arbitrages officieux. Ces productions qui hésitent, ces groupes touristiques qui reconfigurent leurs itinéraires, ces investisseurs qui temporisent.

« On commence à nous demander si la destination est fiable », reconnaît un professionnel local. Dans le cinéma comme dans le tourisme, cette question est dévastatrice. Elle marque le mal en point d’une réputation sacrifiée. Pour la bonne raison que Ouarzazate ne perd pas du tout son attractivité du jour au lendemain. Elle la voit s’éroder, lentement, au fil des expériences dégradées.

Une absurdité stratégique. Le paradoxe est saisissant, jamais Ouarzazate n’a été aussi mise en avant dans les discours de hub cinématographique, de porte du désert, de merveille touristique, et jamais elle n’a été aussi enclavée dans les faits.

L’absence de liaisons directes depuis les grands marchés européens est perçue comme une faute stratégique. « On attire le monde entier… mais on ne lui donne pas les moyens d’arriver correctement »,  résume un hôtelier.

Ce décalage alimente un sentiment d’abandon. Comme si l’on capitalisait sur une image sans investir dans les conditions minimales de son exploitation.

Jusqu’ici, les acteurs locaux ont compensé via des transferts privés, des ajustements de planning, des solutions de fortune. Or, cette résilience a un coût financier, organisationnel, humain. Et, surtout, elle a une limite.

« On bricole, mais on ne peut pas bâtir une stratégie sur du bricolage », tranche un opérateur touristique. Même constat côté cinéma, l’adaptation permanente finit par peser dans les décisions.

Le risque est pire, une lente marginalisation. Une sortie progressive des radars internationaux, sans bruit, mais avec des effets durables.

Le message des professionnels, du cinéma comme du tourisme, est désormais limpide et convergent, sans connectivité aérienne fiable, Ouarzazate perd sa compétitivité.

Ils ne demandent pas des études supplémentaires. Ils demandent des actes, des vols directs depuis les marchés clés, des fréquences renforcées, des horaires alignés sur les flux internationaux, une vision cohérente du désenclavement…

Faute de quoi, la « Hollywood du désert » risque de devenir un décor sans tournage. Et une destination touristique… que l’on admire de loin.

Le cri d’alarme est lancé. Cette fois, il ne vient plus d’un secteur isolé, mais d’un territoire entier. Et il dit, sans détour : on ne peut pas continuer comme ça.

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